dimanche 29 janvier 2012

Jean-Claude RENARD — Notes I, Rites 4 et 9

 

Jean-Claude RENARD — Notes I
***
Faut-il trouver dans la nuit
Et dans la distance qui dure à l'intérieur de l'amour
Sous d'épaisses couches d'acides
Quelqu'un présent par absence ?

Il n'y a rien pour convaincre
Ce sable opaque où l'eau glace
Et n'est plus propre au partage
Sinon qu'aucun silence n'annule le mystère.

Essayant de peupler la mort
Le sang invente, prophétise,
Voit parfois luire dans la neige comme un grand cerf ressuscité

Le sacre dont l'hiver le fascine et le tue
Mais peut-être qu'à l'aube, après tant d'arbres vides,
Le dieu sera vivant.







Jean-Claude RENARD — Rites 4
***
L'aile pure
parut sur la mer gelée :
attirant le vent
les chevaux.
Lui
reprit le bâton de prière,
marcha vers les domaines où fume le sang d'aigle
et toucha l'herbe mythique.
Les pluies eurent des fraîcheurs de pommes.

Alors,
entouré de cerfs,
il dressa la pierre
de magie.


 
Jean-Claude RENARD — Rites 9

***
La mort
mesure-t-elle l'amour ?
L'amour
mesure-t-il la mort ?
Nul ne le sait.
Mais l'âme rit
si, dans l'un et l'autre,
habite
l'abîme blanc du mystère.



samedi 14 janvier 2012

Emmanuel BERLAND — Aleph



Aleph enfui
au fond du petit jardin de banlieue
près de là où on enterre le chien
Dans un coffre hermétiquement clos
(une boîte à sucre ou à chaussures font l'affaire)



enterre ton oeuvre dans mille ans on la
moissonnera



voilà un rêve qui ne mange pas de pain
que les pages les plus exigeantes se défroissent
par inadvertance
et franchissent la haine et l'amour des surfaces



Ce à quoi sert la poésie
est inscrit
dans les cendres du livre
longtemps après son oubli



De l'hiver à l'aube, Prix de l'Édition du Val de Seine 2003, Éd. EDITINTER.


vendredi 13 janvier 2012

Jean-Claude RENARD — Et les îles feront silence...






Et les îles feront silence

Toute pierre investie du sacre qui l'enfante
Prendra sous le sang frais la fable du royaume
Et verdeur de cresson dans l'eau signifiante
Qui lie et qui délie le mystère de l'homme.
O montagne embrasée de l'amour connaissable
L'inconnaissable amour a son nom sur tes tables



J'entends qu'un pays s'incante
Dans le matin de manne et de menthe,
Au sort des sources. L'être sondé d'un poulpe blanc
Fera ma soie et mon corail. L'océan
S'ouvre pour qu'il naisse et que l'été qu'il vérifie
En traversant la mort où la mer sacrifie
Ait mémoire, ait voyance des grands soleils purs [...]



 La Terre du sacre suivi de La Braise et la rivière, José Corti Éd.


GUILLEVIC — Seul. Qui dit : seul ?



 Seul. Qui dit : seul ?
Qui m'accable d'un mot
A couleur de malédiction ?
Ne confonds pas.
Celui qui s'en va seul
Porte avec lui les autres,
Désespère pour eux
D'espérer avec eux.

Sphères, Éd. Gallimard.


dimanche 8 janvier 2012

Jean-Claude RENARD — La Source



Comment remonter le torrent :
ses rocs,
ses gouffres,
ses remous ?
Seul y rit
un souffle féroce
contre quoi plus rien ne
prévaut
- sinon, parfois, de grands troncs morts.
Franchis-les
Défie le courant
Comme une truite
avide d'accomplir son frai
Car si tu parviens jusqu'à l'autre
d'où sort la source,
tu apprendras qu'elle est en toi
tout en étant plus que toi-même,
et qu'en buvant l'eau
qu'elle t'offre
tu bois aussi
sa propre soif
de ta soif


Ce puits que rien n'épuise, Éd. Le Seuil.

jeudi 5 janvier 2012

Jean-Claude RENARD



TOI


Ô Toi qui n'est que Toi comme l'est l'absolu,
Toi dont l'infinitude est plus que l'infini,
Toi qui n'existes pas selon ce que les mots dénomment l'existence,
Toi qui es pur néant et pure plénitude,
Toi qui es sans pourquoi,
Toi qui es sans réponse,
Toi qui n'as pas de cercle et qui n'a pas de centre,
Toi qui Te Tiens unique au-delà de Toi-même et au-delà de tout,
Toi qui n'est en personne et demeure en tous,
Toi secret sans chemin liant tous les chemins qui conduisent vers Toi,
Toi qui T'acceptes tel que chacun Te conçoit, Te forme, Te désigne, et qui es à la fois l'alchimie et la pierre des Arcanes du temps et de l'éternité;

Toi qui ne m'es visible qu'en restant invisible et que je ne connais que par inconnaissance,
Toi qui ne m'es silence que pour mieux me parler, ne m'es présent qu'absent et absent que présent, partage impartageable et pourtant partagé,
Toi qui ne sors de Toi qu'afin de Te trouver et de Te contempler au plus profond de moi,
Toi qui ne deviens moi que si je deviens Toi et qui ne me ressembles que si je Te ressemble,
Toi, qui m'ayant créé, n'attends et ne désires qu'à mon tour je Te crée,
Toi qui en moi n'habites que quand je ne suis rien et lorsque Tu m'apprends à te quitter Toi-même pour mieux Te rencontrer et pour mieux t'accueillir,
Toi dont la nuit m'éclaire et dont le jour m'aveugle,
Toi qui ne châties et ni ne récompense le mal ou les mérites d'un destin voué seul à se juger soi-même,
Toi qui mets dans mon sang Ton mystérieux amour,
Toi qui ne m'accomplis qu'en me vidant d'un moi contraire à mon vrai moi,
Toi qui me fais mourir pour annuler ma mort et qui ne T'abolis que pour me faire naître à ce vivant abîme où sans fin Tu T'enfonces,
-ne saurais-Tu ne m'être qu'un songe plus réel que la réalité?




Qui ou Quoi ?, Le Cherche Midi Éd.

mardi 3 janvier 2012

GUILLEVIC — En cause





Ce qu'il fallait
Nous l'avons fait,
Plus ou moins bien,

Fleur, tous les deux.

Le long chemin
Nous a menés
Jusqu'aux confins.

Est-ce un adieu ?

On a tenu.

Sphères, Éd. Gallimard.




David SCHEINERT – Calendrier de la chance






                        A trente-sept ans, j'ai une belle maison avec des fauteuils qui endorment, des cactus qui réveillent et un chien sur le tapis, à trente-sept ans, j'ai une belle maison.

                        Un monsieur qui a des relations dans le ciel m'a souri : le travail, voyez-vous, est toujours récompensé chez nous, un bon monsieur m'a souri.

                        Au bon monsieur j'ai dit : en 24, ma mère repasse des rubans, mon père les vend et moi je suis jaloux du vent, ma mère repasse des rubans.

                        En 35, entourés de rayons, lèvrespincées et coeur lourd, ils se dessèchent à gagner des sous pour moi qui tiens un diplôme plein de fruits, pour le Reich qui tourne ses canons vers notre pays, ils se dessèchent à gagner des sous.

                        En 38, mon père a un magasin, ma mère un ulcère, moi une bibliothèque et Hitler, la peau des Tchèques, Hitler a la peau des Tchèques.

                        En 41, mes parents mettent les rubans dans des caisses, car ils disent en tremblant : les Boches s'en iront au printemps, ils mettent les rubans dans des caisses.

                        En 44, les Boches s'en vont, laissant un portrait troué, un piano muet, les Boches s'en vont avec mes parents.

                        En 45, avec leur mort, j'achète une maison et vend les caisses pour faire des chansons, et les gens sourient : ça n'a pas de prix, en 45, j'achète une maison.

                        En 50, tout est mangé, je cherche du travail, poètes, repassez, il n'y a rien pour vous, sinon la liberté, en 50, tout est mangé.

                        Voilà pourquoi, mon bon monsieur, à trente-sept ans, j'ai une belle maison, maison avec des fauteuils qui endorment, des cactus qui réveillent, un chien sur le tapis, et dans les tiroirs des dettes et des chansons, car le travail, voyez-vous, est toujours apprécié chez nous, voilà pourquoi j'ai une belle maison.





Le coeur de barbarie repris dans La poésie française depuis 1950, Éd. de la Différence.



lundi 2 janvier 2012

Andrée CHÉDID — Désert ou Cités





Je ne sais quelle géométrie
Du vide
Quelle géologie
De l'austère
Quelle soif de silences
Nous conduisent
Périodiquement
Vers ce lieu dépouillé
Et sans grades
Où l'âme
Se faisant face
Loin des simulations
Loin du rang et des feintes
Se nomme sans détours

Je ne sais quel rejet
Des apparences
Quel refus
Des masques
Quel chant primordial
Nous relient
Fugitivement
A ces plaines d'équilibre
A ce désert sans parures
A ces dunes d'harmonie
A ces sables accordés
Où l'âme
Mise à nu
S'éprend de tout l'espace
Je ne sais quel désir
Quelle passion ou quelle soif
Nous ramènent au monde
Au peuplement des cités
Au fleuve à l'arbre aux hommes
A l'énigme qui nous féconde
A l'angoisse qui nous taraude
A l'écueil qui nous grandit.

Territoires du souffle, Éd. Flammarion.




dimanche 1 janvier 2012

Marie-Ange SEBASTI - LE GOÛT DE L’ EAU




Vérifie tes tonneaux, arrondis
tes jarres
nettoie le puits et les fontaines
Remplis les bacs, les cruches et les aiguières
Réveille fiasques, gourdes et carafes
et tout autour dessine une frise d’amphores
Mais bientôt
Assure-toi le concours des mers
un bonheur n’arrive jamais sans soif.

Contours apparents , Coll. Les poètes de Laudes, n°12, cahier 95.


vendredi 30 décembre 2011

Bonne et heureuse année !



Que l'élan,
le souffle,
la parole,
le chant,
la joie
et la force de vie
nous accompagnent
tout au long de l'année nouvelle.

Soyons insupportables de jeunesse !

Bonne et heureuse année à toutes et tous.

ClairObscur.




vendredi 23 décembre 2011

Jacques BREL — Dites, si c'était vrai...



Dites, dites, si c'était vrai
S'il était né vraiment à Bethléem, dans une étable
Dites, si c'était vrai
Si les rois Mages étaient vraiment venus de loin, de fort loin
Pour lui porter l'or, la myrrhe, l'encens
Dites, si c'était vrai
Si c'était vrai tout ce qu'ils ont écrit Luc, Matthieu
Et les deux autres,
Dites, si c'était vrai
Si c'était vrai le coup des Noces de Cana
Et le coup de Lazare
Dites, si c'était vrai
Si c'était vrai ce qu'ils racontent les petits enfants
Le soir avant d'aller dormir
Vous savez bien, quand ils disent Notre Père, quand ils disent Notre Mère
Si c'était vrai tout cela
Je dirais oui
Oh, sûrement je dirais oui
Parce que c'est tellement beau tout cela
Quand on croit que c'est vrai.


dimanche 11 décembre 2011

Rainer Maria RILKE — Ce qui s'offre à nous...



Ce qui s'offre à nous avec la lumière des étoiles,
ce qui s'offre à nous,
capte-le tel un monde sur ton visage,
ne le prends pas à la légère.

Montre à la nuit que tu reçus silencieusement
ce qu'elle a apporté.
Ce n'est que lorsque tu te seras confondu avec elle
que la nuit te connaîtra.


Poèmes à la nuit, Éd. Verdier.


mercredi 23 novembre 2011

Claude VIGÉE — Le pain blanc


Quand nous reverrons le blé battu par des mains d'homme
Quand nous reverrons flamber les tayolles dans le soleil
Quand les trois chevaux du futur iront de front  sur l'aire nette
Alors nous ferons de colline à colline des feux
Des feux en souvenir du pain nocturne et de nos frères.

Ils avaient en ce temps de l'été des supplices
Jeté dans l'air leurs bras cassés, les durs fléaux
De l'avenir. On les avait battus à mort, le grain, la paille,
Et l'espoir demeurait vivace ; leur sang coulait comme un soleil.

Dans les champs et les rues, le temps viendra du grain sans tache
Et rira le semeur, dans sa main droite un sein de blé
Et rira le faucheur, le pivot de la terre qui tourne
Et Dieu rira, s'il veut bien.

Compagnons, voici venue la grande mue
Et notre terre change de peau
Compagnons, embrassez son ventre et sa farine
Tressez vos mains, c'est le moment
Elle délie sa chevelure ensoleillée
Elle est plus forte et plus sérieuse que la morte
Elle part avec nous chargée du pain du monde
Elle part avec ses grands meuniers tout blancs

Elle nous emporte, et c'est la vie à hauteur d'homme
Elle nous guide et c'est le chemin tracé droit
Elle nous aime et c'est le mouvement des mondes
Qui vient en nous, et nous parlons avec sa voix

Compagnons le sang qui s'écaille fait graine
Ce n'est plus le temps des rêves, mais des moissons
Ce n'est plus le temps des personnes, mais venu
Pour tous
Le temps immense du pain blanc.

Comme une main qui se referme - Poèmes de la Résistance 1939-1945, Éd. Bruno Doucey.


jeudi 17 novembre 2011

Georges BERNANOS — Compagnons inconnus, vieux frères...



Compagnons inconnus, vieux frères, nous arriverons ensemble, un jour, aux portes de Royaume de Dieu. Troupe fourbue, troupe harassée, blanche de la poussière de nos routes, chers visages durs dont je n'ai pas su essuyer la sueur, regards qui ont vu le bien et le mal, rempli leur tâche, assumé la vie et la mort, ô regards qui ne se sont jamais rendus! Ainsi vous retrouverai-je, vieux frères. Tels que mon enfance vous a rêvés. Car j'étais parti à votre rencontre, j'accourais vers vous. Au premier détour, j'aurais vu rougir les feux de vos éternels bivouacs. Mon enfance n'appartenait qu'à vous. Peut-être, un certain jour, un jour que je sais, ai-je été digne de prendre la tête de votre troupe inflexible. Dieu veuille que je ne revoie jamais les chemins où j'ai perdu vos traces, à l'heure où l'adolescence étend ses ombres, où le suc de la mort, le long des veines, vient se mêler au sang du coeur ! Chemins du pays d'Artois, à l'extrême automne, fauves et odorants comme des bêtes, sentiers pourrissants sous la pluie de novembre, grandes chevauchées des nuages, rumeurs du ciel, eaux mortes... J'arrivais, je poussais la grille, j'approchais du feu mes bottes rougies par l'averse. L'aube venait bien avant que fussent rentrés dans le silence de l'âme, dans ses profonds repaires, les personnages fabuleux encore à peine formés, embryons sans membres, Mouchette et Donissan, Cénabre, Chantal, et vous, vous seul de mes créatures dont j'ai cru parfois distinguer le visage, mais à qui je n'ai pas osé donner de nom — cher curé d'un Ambricourt imaginaire. Etiez-vous alors mes maîtres ? Aujourd'hui même, l'êtes-vous ? Oh ! je sais bien ce qu'a de vain ce retour vers le passé.

Les grands cimetières sous la lune, Éd. Plon.

lundi 10 octobre 2011

Steve JOBS — Soyez fous.

Steve JOBS - Stanfort, 2005.  



"Votre temps est limité, ne le gâchez pas en menant une existence qui n'est pas la vôtre. Ne soyez pas prisonnier des dogmes qui obligent à vivre en obéissant à la pensée d'autrui. Ne laissez pas le brouhaha extérieur étouffer votre voix intérieure. Ayez le courage de suivre votre coeur et votre intuition. L'un et l'autre savent ce que vous voulez réellement devenir. Le reste est secondaire. Soyez insatiables. Soyez fous. C'est le voeu que j'ai toujours formé pour moi. [...] Soyez insatiables. Soyez fous."

(Source: La Libre Belgique, samedi 8 et dimanche 9 octobre 2011 - Page 61)


Illustration: Michelle d'Astier.


dimanche 11 septembre 2011

Gaston MIRON — Tu as les yeux pers…

 


 
Tu as les yeux pers des champs de rosées
tu as des yeux d'aventure et d'années-lumière
la douceur du fond des brises au mois de mai
dans les accompagnements de ma vie en friche
avec cette chaleur d'oiseau à ton corps craintif
moi qui suis charpente et beaucoup de fardoches
moi je fonce à vive allure et entêté d'avenir
la tête en bas comme un bison dans son destin
la blancheur des nénuphars s'élève jusqu'à ton cou
pour la conjuration de mes manitous maléfiques
moi qui ai des yeux où ciel et mer s'influencent
pour la réverbération de ta mort lointaine
avec cette tache errante de chevreuil que tu as
tu viendras tout ensoleillée d'existence
la bouche envahie par la fraîcheur des herbes
le corps mûri par les jardins oubliés
où tes seins sont devenus des envoûtements
tu te lèves, tu es l'aube dans mes bras
où tu changes comme les saisons
je te prendrai marcheur d'un pays d'haleine
à bout de misères et à bout de démesures
je veux te faire aimer la vie notre vie
t'aimer fou de racines à feuilles et grave
de jour en jour à travers nuits et gués
de moellons nos vertus silencieuses
je finirai bien par te rencontrer quelque part
bon dieu!
et contre tout ce qui me rend absent et douloureux
par le mince regard qui me reste au fond du froid
j'affirme ô mon amour que tu existes
je corrige notre vie
nous n'irons plus mourir de langueur
à des milles de distance dans nos rêves bourrasques
des filets de sang dans la soif craquelée de nos lèvres
les épaules baignées de vols de mouettes
non
j'irai te chercher nous vivrons sur la terre
la détresse n'est pas incurable qui fait de moi
une épave de dérision, un ballon d'indécence
un pitre aux larmes d'étincelles et de lésions profondes
frappe l'air et le feu de mes soifs
coule-moi dans tes mains de ciel de soie
la tête la première pour ne plus revenir
si ce n'est pour remonter debout à ton flanc
nouveau venu de l'amour du monde
constelle-moi de ton corps de voie lactée
même si j'ai fait de ma vie dans un plongeon
une sorte de marais, une espèce de rage noire
si je fus cabotin, concasseur de désespoir
j'ai quand même idée farouche
de t'aimer pour ta pureté
de t'aimer pour une tendresse que je n'ai pas connue
dans les giboulées d'étoiles de mon ciel
l'éclair s'épanouit dans ma chair
je passe les poings durs au vent
j'ai un coeur de mille chevaux-vapeur
j'ai un coeur comme la flamme d'une chandelle
toi tu as la tête d'abîme douce n'est-ce pas
la nuit de saule dans tes cheveux
un visage enneigé de hasards et de fruits
un regard entretenu de sources cachées
et mille chants d'insectes dans tes veines
et mille pluies de pétales dans tes caresses
tu es mon amour
ma clameur mon bramement
tu es mon amour ma ceinture fléchée d'univers
ma danse carrée des quatre coins d'horizon
le rouet des écheveaux de mon espoir
tu es ma réconciliation batailleuse
mon murmure de jours à mes cils d'abeille
mon eau bleue de fenêtre
dans les hauts vols de buildings
mon amour
de fontaines de haies de ronds-points de fleurs
tu es ma chance ouverte et mon encerclement
à cause de toi
mon courage est un sapin toujours vert
et j'ai du chiendent d'achigan plein l'âme
tu es belle de tout l'avenir épargné
d'une frêle beauté soleilleuse contre l'ombre
ouvre-moi tes bras que j'entre au port
et mon corps d'amoureux viendra rouler
sur les talus du mont Royal
orignal, quand tu brames orignal
coule-moi dans ta plainte osseuse
fais-moi passer tout cabré tout empanaché
dans ton appel et ta détermination
Montréal est grand comme un désordre universel
tu es assise quelque part avec l'ombre et ton coeur
ton regard vient luire sur le sommeil des colombes
fille dont le visage est ma route aux réverbères
quand je plonge dans les nuits de sources
si jamais je te rencontre fille
après les femmes de la soif glacée
je pleurerai te consolerai
de tes jours sans pluies et sans quenouilles
des circonstances de l'amour dénoué
j'allumerai chez toi les phares de la douceur
nous nous reposerons dans la lumière
de toutes les mers en fleurs de manne
puis je jetterai dans ton corps le vent de mon sang
tu seras heureuse fille heureuse
d'être la femme que tu es dans mes bras
le monde entier sera changé en toi et moi
la marche à l'amour s'ébruite en un voilier
de pas voletant par les lacs de portage
mes absolus poings
ah violence de délices et d'aval
j'aime
que j'aime
que tu t'avances
ma ravie
frileuse aux pieds nus sur les frimas de l'aube
par ce temps profus d'épilobes en beauté
sur ces grèves où l'été
pleuvent en longues flammèches les cris des pluviers
harmonica du monde lorsque tu passes et cèdes
ton corps tiède de pruche à mes bras pagayeurs
lorsque nous gisons fleurant la lumière incendiée
et qu'en tangage de moisson ourlée de brises
je me déploie sur ta fraîche chaleur de cigale
je roule en toi
tous les saguenays d'eau noire de ma vie
je fais naître en toi
les frénésies de frayères au fond du cœur d'outaouais
puis le cri de l'engoulevent vient s'abattre dans ta gorge
terre meuble de l'amour ton corps
se soulève en tiges pêle-mêle
je suis au centre du monde tel qu'il gronde en moi
avec la rumeur de mon âme dans tous les coins
je vais jusqu'au bout des comètes de mon sang
haletant
harcelé de néant
et dynamité
de petites apocalypses
les deux mains dans les furies dans les féeries
ô mains
ô poings
comme des cogneurs de folles tendresses
mais que tu m'aimes et si tu m'aimes
s'exhalera le froid natal de mes poumons
le sang tournera ô grand cirque
je sais que tout mon amour
sera retourné comme un jardin détruit
qu'importe je serai toujours si je suis seul
cet homme de lisière à bramer ton nom
éperdument malheureux parmi les pluies de trèfles
mon amour ô ma plainte
de merle-chat dans la nuit buissonneuse
ô fou feu froid de la neige
beau sexe léger ô ma neige
mon amour d'éclairs lapidée
morte
dans le froid des plus lointaines flammes
puis les années m'emportent sens dessus dessous
je m'en vais en délabre au bout de mon rouleau
des voix murmurent les récits de ton domaine
à part moi je me parle
que vais-je devenir dans ma force fracassée
ma force noire du bout de mes montagnes
pour te voir à jamais je déporte mon regard
je me tiens aux écoutes des sirènes
dans la longue nuit effilée du clocher de Saint-Jacques
et parmi ces bouts de temps qui halètent
me voici de nouveau campé dans ta légende
tes grands yeux qui voient beaucoup de cortèges
les chevaux de bois de tes rires
tes yeux de paille et d'or
seront toujours au fond de mon cœur
et ils traverseront les siècles
je marche à toi, je titube à toi, je meurs de toi
lentement je m'affale de tout mon long dans l'âme
je marche à toi, je titube à toi, je bois
à la gourde vide du sens de la vie
à ces pas semés dans les rues sans nord ni sud
à ces taloches de vent sans queue et sans tête
je n'ai plus de visage pour l'amour
je n'ai plus de visage pour rien de rien
parfois je m'assois par pitié de moi
j'ouvre mes bras à la croix des sommeils
mon corps est un dernier réseau de tics amoureux
avec à mes doigts les ficelles des souvenirs perdus
je n'attends pas à demain je t'attends
je n'attends pas la fin du monde je t'attends
dégagé de la fausse auréole de ma vie
 


L'Homme Rapaillé,  coll. TYPO.






Gaston Miron — Il est triste et pêle-mêle…





Il est triste et pêle-mêle dans les étoiles tombées
livide, muet, nulle part et effaré, vaste fantôme
il est ce pays seul avec lui-même et neiges et rocs
un pays que jamais ne rejoint le soleil natal
en lui beau corps s'enfouit un sommeil désaltérant
pareil à l'eau dans la soif vacante des graviers
 
je le vois à la bride des hasards, des lendemains
il affleure dans les songes des hommes de peine
quand il respire en vagues de sous-bois et fougères
quand il brûle en long peupliers d'années et d'oubli
l'inutile clorophylle de son amour sans destin
quand il gît à son coeur de misaine un désir d'être
 
il attend, prostré, il ne sait plus quelle rédemption
parmi les paysages qui marchent en son immobilité
parmi ses haillons de silence aux iris de mourant
il a toujours ce sourire échoué du pauvre avenir avili
il est toujours à sabrer avec les pagaies de l'ombre
l'horizon devant lui recule en avalanches de promesses
 
démuni, il ne connaît qu'un espoir de terrain vague
qu'un froid de jonc parlant avec le froid de ses os
le malaise de la rouille, l'à vif, les nerfs, le nu
dans son large dos pâle les coups de couteaux cuits
il vous regarde, exploité, du fond de ses carrières
et par à travers les tunnels de son absence, un jour
n'en pouvant plus y perd à jamais la mémoire d'homme
 
les vents qui changez les sorts de place la nuit
vents de rendez-vous, vents aux prunelles solaires
vents telluriques, vents de l'âme, vents universels
vents ameutez-nous, et de vos bras, de fleuve ensemble
enserrez son visage de peuple abîmé, redonnez-lui la chaleur
et la profuse lumière des sillages d'hirondelles
 
L'Homme Rapaillé,  coll. TYPO.






Jean-Claude RENARD — Ô Toi qui n'est que Toi…





Ô Toi qui n'est que Toi comme l'est l'absolu,
Toi dont l'infinitude est plus que l'infini,
Toi qui n'existes pas selon ce que les mots dénomment l'existence,
Toi qui es pur néant et pure plénitude,
Toi qui es sans pourquoi,
Toi qui es sans réponse,
Toi qui n'as pas de cercle et qui n'a pas de centre,
Toi qui Te Tiens unique au-delà de Toi-même et au-delà de tout,
Toi qui n'est en personne et demeure en tous,
Toi secret sans chemin liant tous les chemins qui conduisent vers Toi,
Toi qui T'acceptes tel que chacun Te conçoit, Te forme, Te désigne, et qui es à la fois l'alchimie et la pierre des Arcanes du temps et de l'éternité;


Toi qui ne m'es visible qu'en restant invisible et que je ne connais que par inconnaissance,
Toi qui ne m'es silence que pour mieux me parler, ne m'es présent qu'absent et absent que présent, partage impartageable et pourtant partagé,
Toi qui ne sors de Toi qu'afin de Te trouver et de Te contempler au plus profond de moi,
Toi qui ne deviens moi que si je deviens Toi et qui ne me ressembles que si je Te ressemble,
Toi, qui m'ayant créé, n'attends et ne désires qu'à mon tour je Te crée,
Toi qui en moi n'habites que quand je ne suis rien et lorsque Tu m'apprends à te quitter Toi-même pour mieux Te rencontrer et pour mieux t'accueillir,
Toi dont la nuit m'éclaire et dont le jour m'aveugle,
Toi qui ne châties et ni ne récompense le mal ou les mérites d'un destin voué seul à se juger soi-même,
Toi qui mets dans mon sang Ton mystérieux amour,
Toi qui ne m'accomplis qu'en me vidant d'un moi contraire à mon vrai moi,
Toi qui me fais mourir pour annuler ma mort et qui ne T'abolis que pour me faire naître à ce vivant abîme où sans fin Tu T'enfonces,

-ne saurais- Tu ne m'être qu'un songe plus réel que la réalité?



Qui ou quoi ?, Le cherche midi Éd. Coll. Points fixes.