jeudi 19 novembre 2009

Octavio PAZ - Vie entrevue

Eclairs ou poissons
Dans la nuit de la mer
Oiseaux, éclairs
Dans la nuit de la forêt.

Les os sont éclairs
Dans la nuit du corps.
Monde, tout est nuit,
La vie est éclair.




Liberté sur parole, Poésie/Gallimard.








dimanche 25 octobre 2009

René CHAR – Nous n’appartenons…


Nous n'appartenons
à personne,
sinon au point d'or de cette lampe
inconnue de nous,
inaccessible à nous,
qui tient éveillés
le courage et le silence



vendredi 23 octobre 2009

Yves HEURTE - Et si...

Et si c'était ainsi,
l'éternité,
un chant fait de silence ?


Si c'était d'un amour
l'infinie patience ?


Une envie douloureuse d'être
la nuit, la neige, et la cantate ?


jeudi 15 octobre 2009

Jean-Pierre SIMÉON - Stabat Mater Furiosa (extrait)

Ma prière voilà commence ma prière
J’aime que le matin blanc pèse à la vitre et l’on tue ici
J’aime qu’un enfant courant dans l’herbe haute vienne à cogner sa joue à mes paumes et l’on tue ici
J’aime qu’un homme se plaise à mes seins et que sa poitrine soit un bateau qui porte dans la nuit et l’on tue ici
J’aime qu’on bavarde à la porte du boulanger quand il n’y a d’autre souci que le bleu du ciel étendu sous la théorie des nuages et l’on tue ici
J’aime qu’à quelques-uns on s’ennuie paisiblement à observer le vent dormir sur les toits de la ville et l’on tue ici
J’aime qu’on bâtisse une fleur pour la fleur dans le loisir insipide du jardin et l’on tue ici
J’aime que la pierre roule dans la rivière et que cela fasse un bruit de clarinette et l’on tue ici
J’aime que les heures ne soient que le temps qui passe pour faire les heures et l’on tue encore ici encore
Et voilà comment continue ma prière
Êtes-vous là encore êtes-vous là mangeurs d’ombre
Je crache
Je crache sur l’homme de
L’homme de guerre
Je crache sur le guerrier de la prochaine
De la prochaine guerre
Qui joue aujourd’hui avec son ours en peluche les ailes des mouches et
La poudre rouge et bleue des papillons
Je crache sur l’esprit de guerre qui pense et prévoit la douleur
Je crache sur celui qui pétrit la pâte de la guerre
Et embrasse son sommeil quand on cuit la mort au four de la guerre
Je crache sur le ruisseau de sang qui tombe des doigts du vainqueur
Comme un mouchoir par mégarde tombe au caniveau
Je crache sur celui qui fait d’un corps de femme une chair ouverte
Une chair bleue qui était blanche
Couverte de guêpes qui était faite pour le baiser
Déchirée qui était comme une soie pour le soleil
Je crache sur la haine et la nécessité de cracher sur la haine
Homme de guerre je te regarde
Regarde-moi
Je te dis regarde-moi



Ma prière voilà… - Stabat mater furiosa, Les Solitaires intempestifs , 2000.[Cité dans Poèmes à dire – Une anthologie de poésie contemporaine francophone, NRF, Poésie/Gallimard, Paris, 2002, pp. 148-149.]


samedi 10 octobre 2009

Yves NAMUR - Va

Va
Vers ce qui n'a pas de chant.
Va
Vers cela qui ne peut être dit,
Vers cela
Qui n'a pas de chance dans le dehors
Et n'a pas de place
Dans le dedans,
Va
Jusqu'au bord inespéré
Du visible


Une parole dans les failles, Éditions Phi.
Illustration :
http://plagezurbaines.files.wordpress.com/2009/04/ombres1.jpg


Jean PORTANTE - Le livre

je t'ai donné un livre et je t'ai dit
c'est ça la vie
t'ai-je dit en te donnant le livre
que je ne l'avais pas lu
c'est ça la vie
dire et ne pas dire
faire comme si de l'un à l'autre
il y avait un chemin clandestin

je t'ai donné un livre et je suis
entré dans la clandestinité
le livre est passé d'une main l'autre
et je me demande
si celui que je t'ai donné
ressemble à celui que tu as reçu

Effaçonner, Éditions Phi.


samedi 26 septembre 2009

Édouard Joseph MAUNICK — Comment enterrer l'aubaine...

Comment enterrer l'aubaine d'avoir ramé la mer entière
sans jamais saborder aucune île
pour ne pas appauvrir l'or de nos charpentes d'homme
pour ne pas sarcler le vide
mais vague après houle
lame après cale
d'équinoxe en équinoxe
d'amers en balises
de baie en morne
monter
à perdre haleine monter
au plus haut du plus haut mât
de l'arbre étoilé
bondir au plus acéré du cri
présence : nous sommes là depuis que le monde est monde
ah cette fête qui nous dévore : AIMER.

Tout l'espoir n'est pas de trop, Cent un poèmes, Douze voix francophones,
Éd. Le Temps des Cerises.
Illustration: Romaric.

vendredi 25 septembre 2009

Octavio PAZ - Proverbes

Un épi est tout le blé
Une plume un oiseau vivant qui chante
Un homme de chair est un homme de rêve
La vérité est indivise
Le tonnerre proclame les hauts faits de l'éclair
Une femme rêvée s'incarne toujours dans une forme aimée
L'arbre endormi profère des oracles verts
L'eau parle sans cesse et jamais ne se répète
Dans la balance des paupières le songe ne pèse pas
Dans la balance d'une langue qui délire
La langue d'une femme
L'oiseau du paradis ouvre les ailes.



Liberté sur parole, Poésie/Gallimard.


mardi 22 septembre 2009

Stan ROUGIER — Dieu

On le soupçonne de manipuler les hommes par la contrainte et la peur de l'enfer
Il ne les attire que par l'amour.

On le soupçonne d'avoir des complicités avec la mort des êtres chers
Il n'a de connivence qu'avec leur vie.

On le dit mesquin et fouineur de consciences
Nos médiocrités ne mobilisent que sa tendresse.

On le croit ennemi de la joie

Il en est la source.

On l'incrimine d'être l'opium des opprimés
Il est l'animateur de tous les Solidarnosc.

On le cherche dans les chaires de théologie
Il est assis dans l'herbe au banquet des amoureux.

On le cherche, tenant dans sa main la foudre et le fléau
Il joue avec une sardane , avec un roseau froissé.

On le cherche dans un cimétière
Il accompagne deux voyageurs égarés.

On veut le cerner dans le filet des mots
Il s'envole dans le sourire des enfants.

Que le Dieu véritable nous délivre du dieu intolérable!
Qu'un jour, la vie devienne un beau cadeau à faire à quelqu'un!
Qu'il n'y ait plus ce gâchis d'êtres n'en pouvant plus de naître par hasard,
de survivre de trop peu, de mourir pour rien!



jeudi 16 juillet 2009

Emily DICKINSON — Dans l'étrange courant du Temps...

Dans l'étrange courant du Temps
Sans aviron
Nous devons naviguer
Le Port un secret
L'Aventure une Rafale
Quel Capitaine
Courrait le Risque
Quel Boucanier ferait voile
Sans être sûr du Vent
Ou de l'horaire des Marées —



LIEU-DIT L'ÉTERNITÉ, Poèmes choisis, traduit de l'anglais (États-Unis) et présenté par Patrick Reumaux, Éd. Points.

mardi 14 juillet 2009

Wystan Hugh AUDEN — Si je pouvais le dire

Le Temps dira, sans plus: Je te l'avais bien dit.
Seul, le temps sait le prix qu'il faudra que l'on paie,
Et je te l'apprendrais, si je pouvais le dire.


Si nous devons pleurer quand les clowns se produisent
Et si nous trébuchons quand jouent les musiciens,
Le Temps dira, sans plus: Je te l'avais bien dit.


Nul ne peut prévoir l'avenir, et cependant
Comme je t'aime plus que je ne saurais le dire,
Ah, je te l'apprendrais, si je pouvais le dire.


Il faut bien que les vents soufflent de quelque part,
Il faut bien expliquer que les feuilles pourrissent.
Le Temps dira, sans plus: Je te l'avais bien dit.


Peut-être que la rose aime vraiment s'ouvrir,
Que la vision vraiment souhaite demeurer;
Ah, je te l'apprendrais, si je pouvais le dire.


Supposons que les lions viennent à décamper
Et que tous les ruisseaux et les soldats s'enfuient,
Le Temps ne dira-t-il que: Je l'avais bien dit?
Ah, je te l'apprendrais, si je pouvais le dire.


Poésies choisies, Poésie / Gallimard.
[Excellente] Préface de Guy Goffette. Traduction de Jean Lambert.

samedi 4 juillet 2009

Pierre ALBERT-BIROT — Admiration

J’ai été devant les maisons de la ville
Et j’ai dit C’est admirable
J’ai été devant les roues et les machines
Et j’ai dit C’est admirable
Et j’ai été devant les monts immobiles
Et j’ai dit C’est admirable
J’ai été devant les mers bleues les mers vertes
Et j’ai dit C’est admirable
J’ai été devant les arbres des forêts
Et j’ai dit C’est admirable
Et j’ai été devant les grosses bêtes
Et j’ai dit C’est admirable
Et j’ai été devant les petites bêtes
Et j’ai dit C’est admirable
Et j’ai été devant les femmes
Et j’ai dit C’est admirable
Et j’ai été devant les hommes

Et j’ai dit C’est admirable
J’ai été devant l’ombre
Et j’ai dit C’est admirable
Et devant la lumière
Et j’ai dit C’est admirable
Parce que j’ai regardé


Poèmes à dire, une anthologie de la poésie francophone, Poésie/Gallimard.


vendredi 3 juillet 2009

Constantin CAVAFIS (Costantino Kavafis) — Pourquoi nous être ainsi rassemblés...?

— Pourquoi nous être ainsi rassemblés sur la place?
Il paraît que les barbares doivent arriver aujourd'hui.

— Et pourquoi le Sénat ne fait-il donc rien?
Qu'attendent les Sénateurs pour édicter des lois?
C'est que les barbares doivent arriver aujourd'hui.

—Quelles lois pourraient bien faire les Sénateurs?
Les barbares, quand ils seront là, dicteront les lois.

— Pourquoi notre empereur s'est-il si tôt levé,
et s'est-il installé, aux portes de la ville,
sur son trône, en grande pompe, et ceint de sa couronne?
C'est que les barbares doivent arriver aujourd'hui.
Et l'empereur attend leur chef
pour le recevoir. Il a même préparé
un parchemin à lui remettre, où il le gratifie
de maints titres et appellations.

— Pourquoi nos deux consuls et les préteurs arborent-ils
aujourd'hui les chamarrures de leurs toges pourpres;
pourquoi ont-ils mis des bracelets tout incrustés d'améthystes
et des bagues aux superbes émeraudes taillées;
pourquoi prendre aujourd'hui leurs cannes de cérémonie
aux magnifiques ciselures d'or et d'argent?
C'est que les barbares doivent arriver aujourd'hui;
et de pareilles choses éblouissent les barbares.

— Et pourquoi nos dignes rhéteurs ne viennent-ils pas, comme d'habitude,
faire des commentaires, donner leur point de vue?
C'est que les barbares doivent arriver aujourd'hui;
et ils n'ont aucun goût pour les belles phrases et les discours.

— D'où vient, tout à coup, cette inquiétude
et cette confusion (les visages, comme ils sont devenus graves!)
Pourquoi les rues, les places, se vident-elle si vite,
et tous rentrent chez eux, l'air soucieux?
C'est que la nuit tombe et que les barbares ne sont pas arrivés.
Certains même, de retour des frontières,
assurent qu'il n'y a pas de barbares.
Et maintenant qu'allons-nous devenir, sans barbares.
Ces gens-là, en un sens, apportaient une solution.


En attendant les barbares et autres poèmes. Traduit du grec par Dominique Grandmont. Éd. Poésie / Gallimard.

samedi 20 juin 2009

Ahmad SHÂMLOU - Un jour...

Un jour nous retrouverons nos pigeons
Et l’amitié resserrera la main à la beauté
Le jour où le chant le plus petit
Sera le baiser
Et chaque homme
Pour l’autre
Sera un frère

Le jour où l’on ne fermera plus la porte à clé
Et la serrure
Ne sera qu’un mythe
Le cœur suffira alors
Pour la vie
Le jour où chaque mot
N’aura d’autre sens qu’aimer
Et tu ne chercheras plus de parole
Pour dire ton dernier mot
Le jour où la musique de chaque lettre
Sera la vie
Et je ne souffrirai plus en quête de la rime
Pour dire le dernier poème
Le jour où chaque lèvre sera un chant
Pour que le plus petit chant soit un baiser

Le jour où tu viendras pour toujours
Et l’amitié ne fera qu’un avec la beauté

Le jour où nous parsèmerons des grains pour nos pigeons
Et j’attends ce jour
Même si ce jour-là
Je ne serai plus.


Source:La revue de Téhéran, Ahmad Shâmlou - Au passage du vent par Rouhollah HOSSEINI,Septembre 2006.



dimanche 14 juin 2009

Michel CAMUS – O voyageur…





O voyageur d'un jour entre deux nuits :
Regarde la terre sous tes pas et touche-la.
Prends-la à pleines mains et baise-la.
Elle est la chair de ta chair.
Elle est l'âme du feu et l'essence de ton âme.
Elle n'est pas ce qu'elle est.
Elle est ce qu'elle n'est pas.
Car le regard du regard a l'étrange pouvoir de transfigurer
la toute matière maternelle.
Sa face cachée : secrète brillance et poussière d'or
dans la lumière.


Emmanuel BERLAND - VAILLAMMENT



On n'est pas sur terre
pour dormir sur ses deux oreilles
on est aux aguets
toujours du premier jour
aux jours périmés
Les arômes de vieilles pommes
au fond de la remise
tiennent le songe en vie
les moulins poussent
leurs bulles de collines :
Tout prospère
sans aide, mais tout veille
Les fruits rouges s'agenouillent
vaillamment
et les constellations donnent beaucoup de leur abondance
au miséreux qui tend le bras
de l'aumône



Cantique des couleurs , Éd. Editinter.


dimanche 7 juin 2009

Anne HERBAUTS — L’enfance…

L'enfance,
C'est un peu de papier de soie
que le temps chiffonne.
Mais il finit toujours par se défroisser, un peu, et le bruit qu'il fait alors,
ce sont les souvenirs.
Les souvenirs d'enfance.
Je pensais à hier.
Demain, je penserai à plus tard.
En ce moment même, déjà, je m'égare.
J'ai rangé mes souvenirs dans une petite boîte pour les protéger.
Je les regarde. J'attends. Le temps est long comme un brouillard.


Vague, Éd. Grandir.






vendredi 5 juin 2009

H O M E



A voir dans son intégralité !
Un film de Yann ARTHUS-BERTRAND
Commentaire au choix en français, anglais, espagnol ou allemand.
Disponible sur YouTube jusqu'au 14 juin 2009.
* * *
Cliquez sur l'image pour lire le message de Hubert REEVES

dimanche 31 mai 2009

Christian Erwin ANDERSEN – joie de ne savoir de l'aube que l'aube...

joie
de ne savoir de l’aube
que l’aube

sentir par la phalène des narines
le flux d’air se réchauffer

ne pas poser de question
ignorer pourquoi et comment
ce matin là est là
hausser les épaules
qu’importe
que le soleil qui point
soit rouge plutôt que bleu
et d’où il vient

sentir se nouer sa gorge
quand par la vertu de la mort
la vie s’accomplit sous nos yeux
la grenouille a gobé l’insecte
qu’elle priait l’instant d’avant

joie et pas d’autre mot
pour échapper à l’entrave
du cri douloureux
cette aube est la première
la nuit à venir
sera celle du chant
qu’elle devait être

comme cette joie
mienne à présent

Source : helices.poesie.

Pablo NERUDA — J'aime la mansuétude...

J'aime la mansuétude et lorsque j'entre

sur le seuil d'une solitude
j'ouvre les yeux et les remplis
de la douceur de sa paix.


J'aime la mansuétude par-dessus toutes
les choses de ce monde.

Je trouve dans la quiétude des choses
un chant immense et muet.
Et tournant les yeux vers le ciel
je trouve dans les tremblements des nuages,
dans l'oiseau qui passe et le vent
la grande douceur de la mansuétude.







Cahiers de Temuco, Éd. Le Temps Des Cerises.
Voici un site incontournable sur Pablo Neruda: http://pablo-neruda-france.blogspot.com/


vendredi 29 mai 2009

Manuel ALVARES DE AZEVEDO — Pâle dans les lueurs…

Pâle dans les lueurs d’une lampe assombrie,
Sur le lit de fleurs allongée,
Telle la lune embaumée par la nuit,
Dans les nues de l’amour elle dormait !

C’était la vierge de la mer, dans la froide écume
Par le flux de l’océan bercée !
C’était, à l’aube, un ange dans la brume
Qui dans les rêves baignait et s’oubliait !

Plus belle encore ! le sein palpitant …
Noires prunelles la paupière s’entrouvrant ...
Des formes nues dans le lit glissant ...

Ne te ris pas de moi, mon angélique beauté !
Pour toi, j’ai passé mes nuits à pleurer !
Pour toi, dans mes rêves en souriant je mourrai !


Anthologie de la poésie romantique brésilienne, Éd. UNESCO.


mardi 26 mai 2009

Axel CHAMBILLY–CASADESUS — La femme…

La femme, écrin de chair où l'âme sensitive
Accompagne le chant grave et fort de l'amour,
La femme a pour destin le grand exil des rives
C'est l'éternelle errante aux éternels retours.

Un sang bleuté palpite en ses poignets fragiles
Et, quand tu les meurtris, homme, entre tes deux mains,
Quand tu les tiens captifs, ces blancs oiseaux des îles,
Les sens-tu s'envoler vers d'autres lendemains ?

La femme, écrin de chair que le désir exalte,
Accomplit son destin sous le feu de ta peau.
Au fil sombre du temps, la femme est une halte.
Son rêve est innombrable et n'a pas de repos.

Et lorsque tu la prends sous ta caresse immense,
Tu possèdes son âme avec son corps raidi.
Le destin de la femme est d'aimer en silence
Pourquoi dire qu'on s'aime, alors que tout le dit ?


Source :
http://www.chambily.com/index.php?page=astragales

Parviz ABOLGASSEMI - Litanie de Lumière



Depuis la première aube de l'humanité, nous vivons dans l'affolement
Face à la déroute des destins éparpillés dans les ruelles de détresse.
Aussi devons-nous chercher la grandiose pensée : partage de beauté.
Seule nous reste la voie de la Lumière, torche éternelle de la vie.
Dans l'errance des êtres imprégnés de peur, regard en attente,
Entre des consciences affaiblies par le mensonge : avidité d'avoir,
Quelque part l'urgent cri de beauté et de paix se fait entendre :
Seule nous reste la voie de la Lumière, torche éternelle de la vie.
La nuit, persistance d'ignorance, résiste à la beauté du jour
La Colombe, entre les cris de la mort et les regards sans horizon,
Affolée, ailes blessées, tente de sauver les sourires palpitants.
Seule nous reste la voie de la Lumière, torche éternelle de la vie.
Ouvrir les mains, noble signe de l'offrande : un sourire
Devient alors un sentier étincelant menant au pied de l'aube,
Muni de l'Amour, enchantement premier vers la Sagesse.
Seule nous reste la voie de la Lumière, torche éternelle de la vie.
Face aux ténèbres de l'indifférence, dortoir de tous les vices,
Aucune arme ne peut égaler les rires d'un enfant émerveillé :
Semailles de la fraternité, origine des ailes de la pensée.
Seule nous reste la voie de la Lumière, torche éternelle de la vie.

Source:
http://www.iranian.com/Arts/2003/January/Parviz/p.html


mercredi 20 mai 2009

Pablo NERUDA — Il semble qu'un navire...

Il semble qu'un navire autre que tous les autres
devra, l'heure venue, se montrer sur la mer.
Il n'est pas en acier. Ses pavillons
ne sont pas orangés :
nul ne sait d'où il vient
ni à quelle heure on le verra :
mais tout est prêt
et il n'est de plus beau salon dressé
pour ce fugace événement.
L'écume est déployée
comme un luxueux tapis
tout d'étoiles tissé,
et plus loin c'est le bleu,
le vert, le mouvement ultra-marin,
l'attente générale.
Et les rochers ouverts,
lavés, nets, éternels,
ont été disposés
sur la table comme un cordon
de châteaux, un cordon de tours.
Tout
est prêt,
on a invité le silence,
et les hommes eux-mêmes, toujours distraits,
espèrent bien ne point perdre cette présence :
ils se sont habillés comme pour un dimanche,
ils ont fait briller leurs souliers,
ils ont passé le peigne en leurs cheveux.
Ils ont vieilli, ils ont vieilli,
et le bateau n'arrive toujours pas.

La rose détachée et autres poèmes, Poésie / Gallimard.

mardi 19 mai 2009

Blaise CENDRARS — Pâques à New-York

Seigneur, c'est aujourd'hui le jour de votre Nom,
J'ai lu dans un vieux livre la geste de votre Passion
Et votre angoisse et vos efforts et vos bonnes paroles
Qui pleurent dans un livre, doucement monotones.
Un moine d'un vieux temps me parle de votre mort.
Il traçait votre histoire avec des lettres d'or
Dans un missel, posé sur ses genoux,
Il travaillait pieusement en s'inspirant de Vous.
A l'abri de l'autel, assis dans sa robe blanche,
Il travaillait lentement du lundi au dimanche.
Les heures s'arrêtaient au seuil de son retrait.
Lui, s'oubliait, penché sur votre portrait.
A vêpres, quand les cloches psalmodiaient dans la tour,
Le bon frère ne savait si c'était son amour
Ou si c'était le Vôtre, Seigneur, ou votre Père
Qui battait à grands coups les portes du monastère.
Je suis comme ce bon moine, ce soir, je suis inquiet.
Dans la chambre à côté, un être triste et muet
Attend derrière la porte, attend que je l'appelle !
C'est Vous, c'est Dieu, c'est moi, - c'est l'Eternel.
Je ne Vous ai pas connu alors, - ni maintenant.
Je n'ai jamais prié quand j'étais un petit enfant.
Ce soir pourtant je pense à Vous avec effroi.
Mon âme est une veuve en deuil au pied de votre Croix ;
Mon âme est une veuve en noir, - c'est votre Mère
Sans larme et sans espoir, comme l'a peinte Carrière.
Je connais tous les Christs qui pensent dans les musées ;
Mais Vous marchez, Seigneur, ce soir à mes côtés.
Je descends à grands pas vers le bas de la ville,
Le dos voûté, le cœur ridé, l'esprit fébrile.
Votre flanc grand-ouvert est comme un grand soleil
Et vos mains tout autour palpitent d'étincelles.
Les vitres des maisons sont toutes pleines de sang
Et les femmes, derrière, sont comme des fleurs de sang,
D'étranges mauvaises fleurs flétries, des orchidées,
Calices renversés ouverts sous vos trois plaies.
Votre sang recueilli, elles ne l'ont jamais bu.
Elles ont du rouge aux lèvres et des dentelles au cul.
Les fleurs de la passion sont blanches comme des cierges,
Ce sont les plus douces fleurs au Jardin de la Bonne Vierge.
C'est à cette heure-ci, c'est vers la neuvième heure
Que votre tête, Seigneur, tomba sur votre Cœur.
Je suis assis au bord de l'océan
Et je me remémore un cantique allemand,
Où il est dit, avec des mots très doux, très simples, très purs,
La beauté de votre Face dans la torture.
Dans une église, à Sienne, dans un caveau,
J'ai vu la même Face, au mur, sous un rideau.
Et dans un ermitage, à Bourrié-Wladislasz,
Elle est bossuée d'or dans une châsse.
De troubles cabochons sont à la place des yeux
Et des paysans baisent à genoux Vos yeux.
Sur le mouchoir de Véronique Elle est empreinte
Et c'est pourquoi Sainte Véronique est votre sainte.
C'est la meilleure relique promenée par les champs,
Elle guérit tous les malades, tous les méchants.
Elle fait encore mille et mille autres miracles,
Mais je n'ai jamais assisté à ce spectacle.
Peut-être que la foi me manque, Seigneur, et la bonté
Pour voir ce rayonnement de votre Beauté.
Pourtant, Seigneur, j'ai fait un périlleux voyage
Pour contempler dans un béryl l'intaille de votre image.
Faites, Seigneur, que mon visage appuyé dans les mains
Y laisse tomber le masque d'angoisse qui m'étreint.
Faites, Seigneur, que mes deux mains appuyées sur ma bouche
N'y lèchent pas l'écume d'un désespoir farouche.
Je suis triste et malade. Peut-être à cause de Vous,
Peut-être à cause d'un autre. Peut-être à cause de Vous.
Seigneur, la foule des pauvres pour qui vous fîtes le Sacrifice
Est ici, parquée, tassée, comme du bétail, dans les hospices.
D'immenses bateaux noirs viennent des horizons
Et les débarquent, pêle-mêle, sur les pontons.
Il y a des Italiens, des Grecs, des Espagnols,
Des Russes, des Bulgares, de Persans, des Mongols.
Ce sont des bêtes de cirque qui sautent les méridiens.
On leur jette un morceau de viande noire, comme à des chiens.
C'est leur bonheur à eux que cette sale pitance.
Seigneur, ayez pitié des peuples en souffrance.
Seigneur, dans le ghetto, grouille la tourbe des Juifs
Ils viennent de Pologne et sont tous fugitifs.
Je le sais bien, ils ont fait ton Procès ;
Mais je t'assure, ils ne sont pas tout à fait mauvais.
Ils sont dans des boutiques sous des lampes de cuivre,
Vendent des vieux habits, des armes et des livres.
Rembrandt aimait beaucoup les peindre dans leurs défroques.
Moi, j'ai ce soir marchandé un microscope.
Hélas! Seigneur, Vous ne serez plus là, après Pâques !
Seigneur, ayez pitié des Juifs dans les baraques.
Seigneur, les humbles femmes qui vous accompagnèrent à Golgotha
Se cachent. Au fond des bouges, sur d'immondes sophas,
Elles sont polluées de la misère des hommes.
Des chiens leur ont rongé les os, et dans le rhum
Elles cachent leur vice endurci qui s'écaille.
Seigneur, quand une de ces femmes parle, je défaille.
Je voudrais être Vous pour aimer les prostituées.
Seigneur, ayez pitié des prostituées.
Seigneur, je suis dans le quartier des bons voleurs,
Des vagabonds, des va-nu-pieds, des receleurs.
Je pense aux deux larrons qui étaient avec vous à la Potence,
Je sais que vous daignez sourire à leur malchance.
Seigneur, l'un voudrait une corde avec un nœud au bout,
Mais ça n'est pas gratis, la corde, ça coûte vingt sous.
Il raisonnait comme un philosophe, ce vieux bandit.
Je lui ai donné de l'opium pour qu'il aille plus vite en paradis.
Je pense aussi aux musiciens des rues,
Au violoniste aveugle, au manchot qui tourne l'orgue de Barbarie,
A la chanteuse au chapeau de paille avec des roses de papier ;
Je sais que ce sont eux qui chantent durant l'éternité.
Seigneur, faites-leur l'aumône, autre que de la lueur des becs de gaz,
Seigneur, faites-leur l'aumône de gros sous ici-bas.
Seigneur, quand vous mourûtes, le rideau se fendit,
Ce qu'on vit derrière, personne ne l'a dit.
La rue est dans la nuit comme une déchirure
Pleine d'or et de sang, de feu et d'épluchures.
Ceux que vous avez chassé du temple avec votre fouet,
Flagellent les passants d'une poignée de méfaits.
L'Etoile qui disparut alors du tabernacle,
Brûle sur les murs dans la lumière crue des spectacles.
Seigneur, la Banque illuminée est comme un coffre-fort,
Où s'est coagulé le Sang de votre mort.
Les rues se font désertes et deviennent plus noires.
Je chancelle comme un homme ivre sur les trottoirs.
J'ai peur des grands pans d'ombre que les maisons projettent.
j'ai peur. Quelqu'un me suit. Je n'ose tourner la tête.
Un pas clopin-clopant saute de plus en plus près.
J'ai peur. J'ai le vertige. Et je m'arrête exprès.
Un effroyable drôle m'a jeté un regard
Aigu, puis a passé, mauvais comme un poignard.
Seigneur, rien n'a changé depuis que vous n'êtes plus Roi.
Le mal s'est fait une béquille de votre Croix.
Je descends les mauvaises marches d'un café
Et me voici, assis, devant un verre de thé.
Je suis chez des Chinois, qui comme avec le dos
Sourient, se penchent et sont polis comme des magots.
La boutique est petite, badigeonnée de rouge
Et de curieux chromos sont encadrés dans du bambou.
Ho-Koussaï a peint les cent aspects d'une montagne.
Que serait votre Face peinte par un Chinois?
Cette dernière idée, Seigneur, m'a d'abord fait sourire.
Je vous voyais en raccourci dans votre martyre.
Mais le peintre pourtant, aurait peint votre tourment
Avec plus de cruauté que nos peintres d'Occident.
Des lames contournées auraient scié vos chairs,
Des pinces et des peignes auraient strié vos nerfs,
On vous aurait passé le col dans un carcan,
On vous aurait arraché les ongles et les dents,
D'immenses dragons noirs se seraient jetés sur Vous,
Et vous auraient soufflé des flammes dans le cou,
On vous aurait arraché la langue et les yeux,
On vous aurait empalé sur un pieu.
Ainsi, Seigneur, vous auriez souffert toute l'infamie,
Car il n'y a pas plus cruelle posture.
Ensuite, on vous aurait forjeté aux pourceaux
Qui vous auraient rongé le ventre et les boyaux.
Je suis seul à présent, les autres sont sortis,
Je suis étendu sur un banc contre le mur.
J'aurais voulu entrer, Seigneur, dans une église ;
Mais il n'y a pas de cloches, Seigneur, dans cette ville.
Je pense aux cloches tues : - où sont les cloches anciennes ?
Où sont les litanies et les douces antiennes ?
Où sont les longs offices et où les beaux cantiques ?
Où sont les liturgies et les musiques ?
Où sont les fiers prélats, Seigneur, où tes nonnains ?
Où l'aube blanche, l'amict des Saintes et des Saints ?
La joie du Paradis se noie dans la poussière,
Les feux mystiques ne rutilent plus dans les verrières.
L'aube tarde à venir, et dans le bouge étroit
Des ombres crucifiées agonisent aux parois.
C'est comme un Golgotha de nuit dans un miroir
Que l'on voit trembloter en rouge sur du noir.
La fumée, sous la lampe, est comme un linge déteint
Qui tourne, entortillé, tout autour de vos reins.
Par au-dessus, la lampe pâle est suspendue,
Comme votre Tête, triste et morte et exsangue.
Des reflets insolites palpitent sur les vitres...
J'ai peur, - et je suis triste, Seigneur, d'être si triste.
"Dic nobis, Maria, quid vidisti in via ?"
- La lumière frissonner, humble dans le matin.
"Dic nobis, Maria, quid vidisti in via ?"
- Des blancheurs éperdues palpiter comme des mains.
"Dic nobis, Maria, quid vidisti in via ?"
- L'augure du printemps tressaillir dans mon sein.
Seigneur, l'aube a glissé froide comme un suaire
Et a mis tout à nu les gratte-ciel dans les airs.
Déjà un bruit immense retentit sur la ville.
Déjà les trains bondissent, grondent et défilent.
Les métropolitains roulent et tonnent sous terre.
Les ponts sont secoués par les chemins de fer.
La cité tremble. Des cris, du feu et des fumées,
Des sirènes à vapeur rauques comme des huées.
Une foule enfiévrée par les sueurs de l'or
Se bouscule et s'engouffre dans de longs corridors.
Trouble, dans le fouillis empanaché de toits,
Le soleil, c'est votre Face souillée par les crachats.
Seigneur, je rentre fatigué, seul et très morne...
Ma chambre est nue comme un tombeau...
Seigneur, je suis tout seul et j'ai la fièvre...
Mon lit est froid comme un cercueil...
Seigneur, je ferme les yeux et je claque des dents...
Je suis trop seul. J'ai froid. Je vous appelle...
Cent mille toupies tournoient devant me yeux...
Non, cent mille femmes... Non, cent mille violoncelles...
Je pense, Seigneur, à mes heures malheureuses...
Je pense, Seigneur, à mes heures en allées...
Je ne pense plus à Vous. Je ne pense plus à Vous.



Les Pâques à New-York.


Forough FARROKHZAD - Ces jours-là...

Ces jours-là
Ces jours-là sont passés
Ces beaux jours
Ces jours sains et pleins
Ces cieux pleins d’écailles
Ces branches pleines de cerises
Ces demeures appuyées l’une contre l’autre
dans l’enceinte verte des lierres
Ces toits de cerfs-volants folâtres
Ces ruelles ivres du parfum des acacias
Ces jours-là sont passés

Ces jours où à travers la fente de mes paupières

Des chants jaillissaient comme une bulle pleine d’air
Et mon œil glissait sur ce qu’il voyait
Et le buvait comme du lait frais
Comme s’il vivait dans mes prunelles
Le malin lapin de joie
Qui du vieux soleil accompagné
Allait aux champs inconnus de chasse
Et qui pénétrait nuitamment Les obscures forêts
Ces jours-là sont passés

Ces mornes jours de neige
Où je m’installais devant la fenêtre d’une chambre chaude
A fixer longuement le dehors
Ma blanche neige comme une poussière
Doucement tombait
Sur la vieille échelle de bois
Sur la ficelle à linge
Sur les longs cheveux des sapins vieux
Et hélas ! Je pensais au lendemain
… le lendemain
Cette masse blanche et glissante
Venait faire corps avec ma grand-mère
Et le bruit de son tchador frottant la neige
Et l’arrivée de son ombre sur le seuil de la porte
Qui se livrait soudain au sentiment froid de la lumière
Et par le dessin errant du vol des pigeons
Sur les coupes de verre colorées
… le lendemain

La chaleur du Korsi * était somnifère

Vaillamment loin des yeux de ma mère
J’effaçais les corrigés de mon professeur
De mes anciennes pages d’écriture
Et lorsque la neige reposait
Triste, je me promenais dans le jardin
J’enterrais mes moineaux morts
Au pied des pots de lilas desséchés
Ces jours-là sont passés
Ces jours de l’attrait et de l’étonnement
Ces jours de l’éveil et du sommeil
Ces jours-là toute ombre avait un mystère
Toute boîte fermée cachait un trésor
Tout coin du coffret au silence de midi
Avait l’air d’un univers
Quiconque n’avait peur de l’obscur
Etait le héros de mes rêves [...]

Traduit par Rouhollah HOSSEINI.
Source: La Revue de Téhéran, mensuel culturel iranien en langue française, http://www.teheran.ir/spip.php?article665
Photo: ADIM KOUROSH.

________

* Sohrab SEPEHRI, Une élégie pour Forough.

dimanche 10 mai 2009

René FOURDIEL — Par le calme bleu...

Par le calme bleu de la nuit
Montent lents et passent
Passent feux aux clairs regards
A la paupière clignotante
Regards présents
Regards passés
Dites-nous ce que nous sommes
Hommes
Ce que nous voulons ce que nous pouvons
Par le calme bleu de la nuit
Vous qui mourrez
Si haut
Enseignez nous la Paix.



Les cahiers du Rhin.

vendredi 8 mai 2009

André ROCHEDY — Garde fidèlement...

Garde fidèlement
le visage de l’aube
Pour la traversée des ténèbres
le passeur cherchera
dans tes yeux
l’obole de lumière




Le chant de l’oiseleur, Cheyne Éd.

samedi 25 avril 2009

Paul ELUARD — D’une main composée pour moi...

D’une main composée pour moi
Et qu’elle soit faible qu’importe
Cette main double la mienne
Pour tout lier tout délivrer
Pour m’endormir pour m’éveiller
D’un baiser la nuit des grands rapports humains
Un corps auprès d’un autre corps
La nuit des grands rapports terrestres
la nuit native de ta bouche
La nuit où rien ne se sépare

Que ma parole pèse sur la nuit qui passe
Et que s’ouvre toujours la porte par laquelle
Tu es entrée dans ce poème
Porte de ton sourire et porte de ton corps
Par toi je vais de la lumière à la lumière
De la chaleur à la chaleur
C’est par toi que je parle et tu restes au centre
De tout comme un soleil consentant au bonheur

Poésie ininterrompue, Éd. Poésie/Gallimard.


vendredi 17 avril 2009

Eugen DREWERMANN — Sur l'homme riche

Il arrive un moment où la question n'est plus de continuer à accumuler de nouvelles connaissances, de nouveaux discours, d'autres théories encore; tout à coup il s'agit de trouver, avec sa passion, son désir, son instinct, un point fixe d'où l'on puisse maîtriser les choses. La question n'est plus de l'origine des choses et de leur fonctionnement; la question urgente devient soudain celle du sens de ces données. (...)

On fait alors l'expérience que ce point vers lequel tout converge, ce centre de la signification de toute chose accessible à la connaissance, ce n'est pas par un effort d'énergie qu'on y accède, au contraire: toute attitude active d'acquisition de connaissances doit céder le pas à une paisible attitude de contemplation, d'écoute, de vision, de descente en soi.

Cette seule chose essentielle, on ne peut pas la forcer, c'est une rencontre, quelque chose qu'on trouve sans le chercher.

Le sens de toute chose, on ne peut l'inventer; la raison dernière des choses, on ne peut la fonder sur la raison: lorsque l'on rencontre cet essentiel, on a le sentiment d'une unité dernière, suprême, le sentiment (...) d'avoir trouvé ses repères, son équilibre intérieur, où tout questionnement est désormais inutile.

L'unique chose qui soit essentielle est enfin trouvée. Et à partir de cette chose, il est enfin permis de vivre.


Arian LEKA — Le thème infini


ils construisent leurs barques en terre ferme
les vieux matelots

car il y a une mer pour vivre

et un ciel pour mourir
* * *
10ème édition du Festival de poésie de Lodève, Voix de la Méditerranée, 2007. Illustration: Blog de Marine_Lefebvre - voix-nomades.com.

Guy GOFFETTE — Je me disais aussi...

Je me disais aussi :
vivre est autre chose
que cet oubli du temps qui passe et des ravages
de l'amour, et de l'usure - ce que nous faisons
du matin à la nuit : fendre la mer,

fendre le ciel, la terre, tour à tour oiseau,
poisson, taupe, enfin : jouant à brasser l'air,
l'eau, les fruits, la poussière ; agissant comme,
brûlant pour, allant vers, récoltant

quoi ? le ver dans la pomme, le vent dans les blés
puisque tout retombe toujours, puisque tout
recommence et rien n'est jamais parei
là ce qui fut, ni pire ni meilleur,
qui ne cesse de répéter : vivre est autre chose.



Poésie d'aujourd'hui à haute voix, Éd. Poésie/Gallimard.


Paul CLAUDEL — Encore! encore la mer qui revient…

Encore! encore la mer qui revient me rechercher comme une barque,
La mer encore qui retourne vers moi à la marée de syzygie et qui me lève et remue de mon ber comme une galère allégée,
Comme une barque qui ne tient plus qu'à sa corde, et qui danse furieusement, et qui tape, et qui saque, et qui fonce, et qui encense, et qui culbute, le nez à son piquet,
Comme le grand pur sang que l'on tient aux naseaux et qui tangue sous le poids de l'amazone qui bondit sur lui de côté et qui saisit brutalement les rênes avec un rir éclatant!
Encore la nuit qui revient me rechercher,
Comme la mer qui atteint sa plénitude en silence à cette heure qui joint à l'Océan les ports humains pleins de navires attendants et qui décolle la porte et le batardeau!
Encore le départ, encore la communication établie, encore la porte qui s'ouvre!
Ah, je suis las de ce personnage que je fais entre les hommes! Voici la nuit! Encore la fênetre qui s'ouvre!
Et je suis comme la jeune fille à la fênetre du beau château blanc, dans le clair de lune,
Qui entend, le coeur bondissant, ce bienheureux sifflement sous les arbres et le bruit de deux chevaux qui s'agitent,
Et elle ne regrette point la maison, mais elle est comme un petit tigre qui se ramasse, et tout son coeur est soulevé par l'amour de la vie et par la grande force comique!
Hors de moi la nuit, et en moi la fusée de la force nocturne, et le vin de la Gloire, et le mal de ce coeur trop plein!
Si le vigneron n'entre pas impunément dans la cuve,
Croirez-vous que je sois puissant à fouler ma grande vendange de paroles,
Sans que les fumées m'en montent au cerveau!
Ah, ce soir est à moi! ah, cette grande nuit est à moi! tout le gouffre de la nuit comme la salle illuminée pour la jeune fille à son premier bal!
Elle ne fait que de commencer! il sera temps de dormir un autre jour!
Ah, je suis ivre! ah, je suis livré au dieu! j'entends une voix en moi et la mesure qui s'accélère, le mouvement de la joie,
L'ébranlement de la cohorte Olympique, la marche divinement tempérée!
Que m'importent tous les hommes à présent! Ce n'est pas pour eux que je suis fait, mais pour le
Transport de cette mesure sacrée!
O le cri de la trompette bouchée! ô le coup sourd sur la tonne orgiaque!
Que m'importe aucun d'eux? Ce rythme seul! Qu'ils me suivent ou non? Que m'importe qu'ils m'entendent ou pas? Voici le dépliement de la grande Aile poétique!
Que me parlez-vous de la musique? laissez-moi seulement mettre mes sandales d'or!
Je n'ai pas besoin de tout cet attirail qu'il lui faut. Je ne demande pas que vous bouchiez les yeux.
Les mots que j'emploie,
Ce sont les mots de tous les jours, et ce ne sont point les mêmes!
Vous ne trouverez point de rimes dans mes vers ni aucun sortilège. Ce sont vos phrases mêmes. Pas aucune de vos phrases que je ne sache reprendre!
Ces fleurs sont vos fleurs et vous dites que vous ne les reconnaissez pas.
Et ces pieds sont vos pieds, mais voici que je marche sur la mer et que je foule les eaux de la mer en triomphe!


La Muse qui est la Grâce, Cinq Grandes Odes, Imprimerie Nationale Éditions.



Robbert FORTIN — il faudrait que les mains…

il faudrait que les mains des hommes soient des balançoires
que le cœur soit une fenêtre
les sens gardent leur mesure
le regard enseigne à voir
que l’épaule épouse l’alerte
que l’alphabet défie la mémoire
que l’amour manifeste sa force
les mots soient des astres qui se régénèrent en respirant
que la poésie fasse de la lumière en marchant
La lenteur, l’éclair, Éd. L'Hexagone, coll. L'appel des mots.


mercredi 15 avril 2009

Henry BAUCHAU — La dogana

Est-ce que je crois en Dieu, je ne sais
je ne sais plus il faut que j’oublie
et je t’invente le matin
lorsque je vais le long des quais
vers la Douane de la mer
payer le prix qu’il faut à l’instable fortune
la forme verte et noire et couturée des femmes
pour voir mon vrai lion, son cours et son discours
sa crinière de force à tes reins savoureux
et l’aile rouge du désir
adoucie par le temps, adorée par le bleu.

Devant l’inépuisable
beauté des eaux et de la rose et de la tour
l’automne fait sonner la cloche des brouillards
il est temps d’acquitter les droits de l’amour jeune
tout le prix d’amour fier affrontant les années.
Avec la grâce en son péril, il faut patience
il faut le peuple de la main
pour ouvrir cette ville ou cette vie profonde
produire un vrai lion qui marche sur la mer
et dans l’espace des amants
même la barque noire et rebroussée du temps.


Poésie complète, Éd. Actes Sud.

mardi 14 avril 2009

Émile VERHAEREN — Ô la splendeur de notre joie...

Ô la splendeur de notre joie,
Tissée en or dans l'air de soie !
Voici la maison douce et son pignon léger,
Et le jardin et le verger.
Voici le banc, sous les pommiers
D'où s'effeuille le printemps blanc,
A pétales frôlants et lents.
Voici des vols de lumineux ramiers
Planant, ainsi que des présages,
Dans le ciel clair du paysage.
Voici — pareils à des baisers tombés sur terre
De la bouche du frêle azur —
Deux bleus étangs simples et purs,
Bordés naïvement de fleurs involontaires.
Ô la splendeur de notre joie et de nous-mêmes,
En ce jardin où nous vivons de nos emblèmes !
Là-bas, de lentes formes passent,
Sont-ce nos deux âmes qui se délassent,
Au long des bois et des terrasses ?
Sont-ce tes seins, sont-ce tes yeux
Ces deux fleurs d'or harmonieux ?
Et ces herbes — on dirait des plumages
Mouillés dans la source qu'ils plissent —
Sont-ce tes cheveux frais et lisses ?
Certes, aucun abri ne vaut le clair verger,
Ni la maison au toit léger,
Ni ce jardin, où le ciel trame
Ce climat cher à nos deux âmes.
Quoique nous le voyions fleurir devant nos yeux,
Ce jardin clair où nous passons silencieux,
C'est plus encore en nous que se féconde
Le plus joyeux et le plus doux jardin du monde.
Car nous vivons toutes les fleurs,
Toutes les herbes, toutes les palmes
En nos rires et en nos pleurs
De bonheur pur et calme.
Car nous vivons toutes les transparences
De l'étang bleu qui reflète l'exubérance
Des roses d'or et des grands lys vermeils :
Bouches et lèvres de soleil.
Car nous vivons toute la joie
Dardée en cris de fête et de printemps,
En nos aveux, où se côtoient
Les mots fervents et exaltants.
Oh ! dis, c'est bien en nous que se féconde
Le plus joyeux et clair jardin du monde.
Ce chapiteau barbare, où des monstres se tordent,
Soudés entre eux, à coups de griffes et de dents,
En un tumulte fou de sang, de cris ardents,
De blessures et de gueules qui s'entre-mordent,
C'était moi-même, avant que tu fusses la mienne,
Ô toi la neuve, ô toi l'ancienne !
Qui vins à moi des loins d'éternité,
Avec, entre tes mains, l'ardeur et la bonté.
Je sens en toi les mêmes choses très profondes
Qu'en moi-même dormir
Et notre soif de souvenir
Boire l'écho, où nos passés se correspondent.
Nos yeux ont dû pleurer aux mêmes heures,
Sans le savoir, pendant l'enfance :
Avoir mêmes effrois, mêmes bonheurs,
Mêmes éclairs de confiance :
Car je te suis lié par l'inconnu
Qui me fixait, jadis au fond des avenues
Par où passait ma vie aventurière,
Et, certes, si j'avais regardé mieux,
J'aurais pu voir s'ouvrir tes yeux
Depuis longtemps en ses paupières.
Le ciel en nuit s'est déplié
Et la lune semble veiller
Sur le silence endormi.
Tout est si pur et clair,
Tout est si pur et si pâle dans l'air
Et sur les lacs du paysage ami,
Qu'elle angoisse, la goutte d'eau
Qui tombe d'un roseau
Et tinte et puis se tait dans l'eau.
Mais j'ai tes mains entre les miennes
Et tes yeux sûrs, qui me retiennent,
De leurs ferveurs, si doucement ;
Et je te sens si bien en paix de toute chose,
Que rien, pas même un fugitif soupçon de crainte,
Ne troublera, fût-ce un moment,
La confiance sainte
Qui dort en nous comme un enfant repose.
Chaque heure, où je pense à ta bonté
Si simplement profonde,
Je me confonds en prières vers toi.
Je suis venu si tard
Vers la douceur de ton regard
Et de si loin, vers tes deux mains tendues,
Tranquillement, par à travers les étendues !
J'avais en moi tant de rouille tenace
Qui me rongeait, à dents rapaces,
La confiance ;
J'étais si lourd, j'étais si las,
J'étais si vieux de méfiance,
J'étais si lourd, j'étais si las
Du vain chemin de tous mes pas.
Je méritais si peu la merveilleuse joie
De voir tes pieds illuminer ma voie,
Que j'en reste tremblant encore et presqu'en pleurs,
Et humble, à tout jamais, en face du bonheur.
Tu arbores parfois cette grâce bénigne
Du matinal jardin tranquille et sinueux
Qui déroule, là-bas, parmi les lointains bleus,
Ses doux chemins courbés en cols de cygne.
Et, d'autres fois, tu m'es le frisson clair
Du vent rapide et miroitant
Qui passe, avec ses doigts d'éclair,
Dans les crins d'eau de l'étang blanc.
Au bon toucher de tes deux mains,
Je sens comme des feuilles
Me doucement frôler ;
Que midi brûle le jardin.
Les ombres, aussitôt recueillent
Les paroles chères dont ton être a tremblé.
Chaque moment me semble, grâce à toi,
Passer ainsi divinement en moi.
Aussi, quand l'heure vient de la nuit blême,
Où tu te cèles en toi-même,
En refermant les yeux,
Sens-tu mon doux regard dévotieux,
Plus humble et long qu'une prière,
Remercier le tien sous tes closes paupières ?
Oh ! laisse frapper à la porte
La main qui passe avec ses doigts futiles ;
Notre heure est si unique, et le reste qu'importe,
Le reste, avec ses doigts futiles.
Laisse passer, par le chemin,
La triste et fatigante joie,
Avec ses crécelles en mains.
Laisse monter, laisse bruire
Et s'en aller le rire ;
Laisse passer la foule et ses milliers de voix.
L'instant est si beau de lumière,
Dans le jardin, autour de nous,
L'instant est si rare de lumière trémière,
Dans notre cœur, au fond de nous.
Tout nous prêche de n'attendre plus rien
De ce qui vient ou passe,
Avec des chansons lasses
Et des bras las par les chemins.
Et de rester les doux qui bénissons le jour.
Même devant la nuit d'ombre barricadée,
Aimant en nous, par-dessus tout, l'idée
Que bellement nous nous faisons de notre amour.
Comme aux âges naïfs, je t'ai donné mon cœur,
Ainsi qu'une ample fleur
Qui s'ouvre, au clair de la rosée ;
Entre ses plis frêles, ma bouche s'est posée.
La fleur, je la cueillis au pré des fleurs en flamme ;
Ne lui dis rien : car la parole entre nous deux
Serait banale, et tous les mots sont hasardeux.
C'est à travers les yeux que l'âme écoute une âme.
La fleur qui est mon cœur et mon aveu,
Tout simplement, à tes lèvres confie
Qu'elle est loyale et claire et bonne, et qu'on se fie
Au vierge amour, comme un enfant se fie à Dieu.
Laissons l'esprit fleurir sur les collines,
En de capricieux chemins de vanité ;
Et faisons simple accueil à la sincérité
Qui tient nos deux cœurs clairs, en ses mains cristallines ;
Et rien n'est beau comme une confession d'âmes,
L'une à l'autre, le soir, lorsque la flamme
Des incomptables diamants
Brûle, comme autant d'yeux
Silencieux,
Le silence des firmaments.
Le printemps jeune et bénévole
Qui vêt le jardin de beauté
Elucide nos voix et nos paroles
Et les trempe dans sa limpidité.
La brise et les lèvres des feuilles
Babillent — et effeuillent
En nous les syllabes de leur clarté.
Mais le meilleur de nous se gare
Et fuit les mots matériels ;
Un simple et doux élan muet
Mieux que tout verbe amarre
Notre bonheur à son vrai ciel :
Celui de ton âme, à deux genoux,
Tout simplement, devant la mienne,
Et de mon âme, à deux genoux,
Très doucement, devant la tienne.
Viens lentement t'asseoir
Près du parterre, dont le soir
Ferme les fleurs de tranquille lumière,
Laisse filtrer la grande nuit en toi :
Nous sommes trop heureux pour que sa mer d'effroi
Trouble notre prière.
Là-haut, le pur cristal des étoiles s'éclaire.
Voici le firmament plus net et translucide
Qu'un étang bleu ou qu'un vitrail d'abside ;
Et puis voici le ciel qui regarde à travers.
Les mille voix de l'énorme mystère
Parlent autour de toi.
Les mille lois de la nature entière
Bougent autour de toi,
Les arcs d'argent de l'invisible
Prennent ton âme et son élan pour cible,
Mais tu n'as peur, oh ! simple cœur,
Mais tu n'as peur, puisque ta foi
Est que toute la terre collabore
A cet amour que fit éclore
La vie et son mystère en toi.
Joins donc les mains tranquillement
Et doucement adore ;
Un grand conseil de pureté
Et de divine intimité
Flotte, comme une étrange aurore,
Sous les minuits du firmament.
Combien elle est facilement ravie,
Avec ses yeux d'extase ignée,
Elle, la douce et résignée
Si simplement devant la vie.
Ce soir, comme un regard la surprenait fervente,
Et comme un mot la transportait
Au pur jardin de joie, où elle était
Tout à la fois reine et servante.
Humble d'elle, mais ardente de nous,
C'était à qui ploierait les deux genoux,
Pour recueillir le merveilleux bonheur
Qui, mutuel, nous débordait du cœur.
Nous écoutions se taire, en nous, la violence
De l'exaltant amour qu'emprisonnaient nos bras
Et le vivant silence
Dire des mots que nous ne savions pas.
Au temps où longuement j'avais souffert
Où les heures m'étaient des pièges,
Tu m'apparus l'accueillante lumière
Qui luit, aux fenêtres, l'hiver,
Au fonds des soirs, sur de la neige.
Ta clarté d'âme hospitalière
Frôla, sans le blesser, mon cœur,
Comme une main de tranquille chaleur ;
Un espoir tiède, un mot clément,
Pénétrèrent en moi très lentement ;
Puis vint la bonne confiance
Et la franchise et la tendresse et l'alliance,
Enfin, de nos deux mains amies,
Un soir de claire entente et de douce accalmie.
Depuis, bien que l'été ait succédé au gel,
En nous-mêmes et sous le ciel,
Dont les flammes éternisées
Pavoisent d'or tous les chemins de nos pensées,
Et que l'amour soit devenu la fleur immense,
Naissant du fier désir,
Qui, sans cesse, pour mieux encor grandir,
En notre cœur, se recommence,
Je regarde toujours la petite lumière
Qui me fut douce, la première.
Je ne détaille pas, ni quels nous sommes
L'un pour l'autre, ni les pourquois, ni les raisons :
Tout doute est mort, en ce jardin de floraisons
Qui s'ouvre en nous et hors de nous, si loin des hommes.
Je ne raisonne pas, et ne veux pas savoir,
Et rien ne troublera ce qui n'est que mystère
Et qu'élans doux et que ferveur involontaire
Et que tranquille essor vers nos parvis d'espoir.
Je te sens claire avant de te comprendre telle ;
Et c'est ma joie, infiniment,
De m'éprouver si doucement aimant,
Sans demander pourquoi ta voix m'appelle.
Soyons simples et bons — et que le jour
Nous soit tendresse et lumière servies,
Et laissons dire que la vie
N'est point faite pour un pareil amour.
A ces reines qui lentement descendent
Les escaliers en ors et fleurs de la légende,
Dans mon rêve, parfois, je t'apparie ;
Je te donne des noms qui se marient
A la clarté, à la splendeur et à la joie,
Et bruissent en syllabes de soie,
Au long des vers bâtis comme une estrade
Pour la danse des mots et leurs belles parades.
Mais combien vite on se lasse du jeu,
A te voir douce et profonde et si peu
Celle dont on enjolive les attitudes ;
Ton front si clair et pur et blanc de certitude,
Tes douces mains d'enfant en paix sur tes genoux,
Tes seins se soulevant au rythme de ton pouls
Qui bat comme ton cœur immense et ingénu,
Oh ! comme tout, hormis cela et ta prière,
Oh ! comme tout est pauvre et vain, hors la lumière
Qui me regarde et qui m'accueille en tes yeux nus.
Je dédie à tes pleurs, à ton sourire,
Mes plus douces pensées,
Celles que je te dis, celles aussi
Qui demeurent imprécisées
Et trop profondes pour les dire.
Je dédie à tes pleurs, à ton sourire
A toute ton âme, mon âme,
Avec ses pleurs et ses sourires
Et son baiser.
Vois-tu, l'aurore naît sur la terre effacée,
Des liens d'ombre semblent glisser
Et s'en aller, avec mélancolie ;
L'eau des étangs s'écoule et tamise son bruit,
L'herbe s'éclaire et les corolles se déplient,
Et les bois d'or se désenlacent de la nuit.
Oh ! dis, pouvoir un jour,
Entrer ainsi dans la pleine lumière ;
Oh ! dis, pouvoir un jour
Avec toutes les fleurs de nos âmes trémières,
Sans plus aucun voile sur nous,
Sans plus aucun mystère en nous,
Oh dis, pouvoir, un jour,
Entrer à deux dans le lucide amour !
Je noie en tes deux yeux mon âme tout entière
Et l'élan fou de cette âme éperdue,
Pour que, plongée en leur douceur et leur prière,
Plus claire et mieux trempée, elle me soit rendue.
S'unir pour épurer son être,
Comme deux vitraux d'or en une même abside
Croisent leurs feux différemment lucides
Et se pénètrent !
Je suis parfois si lourd, si las,
D'être celui qui ne sait pas
Etre parfait, comme il se veut !
Mon cœur se bat contre ses vœux,
Mon cœur dont les plantes mauvaises,
Entre des rocs d'entêtement,
Dressent, sournoisement,
Leurs fleurs d'encre ou de braise ;
Mon cœur si faux, si vrai, selon les jours,
Mon cœur contradictoire,
Mon cœur exagéré toujours
De joie immense ou de crainte attentatoire.
Pour nous aimer des yeux,
Lavons nos deux regards, de ceux
Que nous avons croisés, par milliers, dans la vie
Mauvaise et asservie.
L'aube est en fleur et en rosée
Et en lumière tamisée
Très douce :
On croirait voir de molles plumes
D'argent et de soleil, à travers brumes,
Frôler et caresser, dans le jardin, les mousses.
Nos bleus et merveilleux étangs
Tremblent et s'animent d'or miroitant,
Des vols émeraudés, sous les arbres, circulent ;
Et la clarté, hors des chemins, des clos, des haies,
Balaie
La cendre humide, où traîne encor le crépuscule.
Au clos de notre amour, l'été se continue :
Un paon d'or, là-bas traverse une avenue ;
Des pétales pavoisent,
— Perles, émeraudes, turquoises —
L'uniforme sommeil des gazons verts ;
Nos étangs bleus luisent, couverts
Du baiser blanc des nénuphars de neige ;
Aux quinconces, nos groseilliers font des cortèges ;
Un insecte de prisme irrite un cœur de fleur ;
De merveilleux sous-bois se jaspent de lueurs ;
Et, comme des bulles légères, mille abeilles
Sur des grappes d'argent, vibrent, au long des treilles.
L'air est si beau qu'il paraît chatoyant ;
Sous les midis profonds et radiants,
On dirait qu'il remue en roses de lumière ;
Tandis qu'au loin, les routes coutumières,
Telles de lents gestes qui s'allongent vermeils,
A l'horizon nacré, montent vers le soleil.
Certes, la robe en diamants du bel été
Ne vêt aucun jardin d'aussi pure clarté ;
Et c'est la joie unique éclose en nos deux âmes
Qui reconnaît sa vie en ces bouquets de flammes.
Que tes yeux clairs, tes yeux d'été,
Me soient, sur terre,
Les images de la bonté.
Laissons nos âmes embrasées
Exalter d'or chaque flamme de nos pensées.
Que mes deux mains contre ton cœur
Te soient, sur terre,
Les emblèmes de la douceur.
Vivons pareils à deux prières éperdues
L'une vers l'autre, à toute heure, tendues.
Que nos baisers sur nos bouches ravies
Nous soient sur terre,
Les symboles de notre vie.
Dis-moi, ma simple et ma tranquille amie,
Dis, combien l'absence, même d'un jour,
Attriste et attise l'amour
Et le réveille, en ses brûlures endormies.
Je m'en vais au devant de ceux
Qui reviennent des lointains merveilleux,
Où, dès l'aube, tu es allée ;
Je m'assieds sous un arbre, au détour de l'allée,
Et, sur la route, épiant leur venue,
Je regarde et regarde, avec ferveur, leurs yeux
Encore clairs de t'avoir vue.
Et je voudrais baiser leurs doigts qui t'ont touchée,
Et leur crier des mots qu'ils ne comprendraient pas,
Et j'écoute longtemps se cadencer leurs pas
Vers l'ombre, où les vieux soirs tiennent la nuit penchée.
En ces heures où nous sommes perdus
Si loin de tout ce qui n'est pas nous-mêmes.
Quel sang lustral ou quel baptême
Baigne nos cœurs vers tout l'amour tendus ?
Joignant les mains, sans que l'on prie,
Tendant les bras, sans que l'on crie,
Mais adorant on ne sait quoi
De plus lointain et de plus pur que soi,
L'esprit fervent et ingénu,
Dites, comme on se fond, comme on se vit dans l'inconnu.
Comme on s'abîme en la présence
De ces heures de suprême existence,
Comme l'âme voudrait des cieux
Pour y chercher de nouveaux dieux,
Oh ! l'angoissante et merveilleuse joie
Et l'espérance audacieuse
D'être, un jour, à travers la mort même, la proie
De ces affres silencieuses.
Oh ! ce bonheur
Si rare et si frêle parfois
Qu'il nous fait peur !
Nous avons beau taire nos voix,
Et nous faire comme une tente,
Avec toute ta chevelure,
Pour nous créer un abri sûr,
Souvent l'angoisse en nos âmes fermente.
Mais notre amour étant comme un ange à genoux,
Prie et supplie,
Que l'avenir donne à d'autres que nous
Même tendresse et même vie,
Pour que leur sort de notre sort ne soit jaloux.
Et puis, aux jours mauvais, quand les grands soirs
Illimitent, jusques au ciel, le désespoir,
Nous demandons pardon à la nuit qui s'enflamme
De la douceur de notre âme.
Vivons, dans notre amour et notre ardeur,
Vivons si hardiment nos plus belles pensées
Qu'elles s'entrelacent, harmonisées
A l'extase suprême et l'entière ferveur.
Parce qu'en nos âmes pareilles,
Quelque chose de plus sacré que nous
Et de plus pur et de plus grand s'éveille,
Joignons les mains pour l'adorer à travers nous.
Il n'importe que nous n'ayons que cris ou larmes
Pour humblement le définir,
Et que si rare et si puissant en soit le charme,
Qu'à le goûter, nos cœurs soient prêts à défaillir.
Restons quand même et pour toujours, les fous
De cet amour presqu'implacable,
Et les fervents, à deux genoux,
Du Dieu soudain qui règne en nous,
Si violent et si ardemment doux
Qu'il nous fait mal et nous accable.
Sitôt que nos bouches se touchent,
Nous nous sentons tant plus clairs de nous-mêmes
Que l'on dirait des Dieux qui s'aiment
Et qui s'unissent en nous-mêmes ;
Nous nous sentons le cœur si divinement frais
Et si renouvelé par leur lumière
Première
Que l'univers, sous leur clarté, nous apparaît.
La joie est à nos yeux l'unique fleur du monde
Qui se prodigue et se féconde,
Innombrable, sur nos routes d'en bas ;
Comme là haut, par tas,
En des pays de soie où voyagent des voiles
Brille la fleur myriadaire des étoiles.
L'ordre nous éblouit, comme les feux, la cendre,
Tout nous éclaire et nous paraît : flambeau ;
Nos plus simples mots ont un sens si beau
Que nous les répétons pour les sans cesse entendre.
Nous sommes les victorieux sublimes
Qui conquérons l'éternité,
Sans nul orgueil et sans songer au temps minime :
Et notre amour nous semble avoir toujours été.
Pour que rien de nous deux n'échappe à notre étreinte,
Si profonde qu'elle en est sainte
Et qu'à travers le corps même, l'amour soit clair,
Nous descendons ensemble au jardin de ta chair.
Tes seins sont là, ainsi que des offrandes,
Et tes deux mains me sont tendues ;
Et rien ne vaut la naïve provende
Des paroles dites et entendues.
L'ombre des rameaux blancs voyage
Parmi ta gorge et ton visage
Et tes cheveux dénouent leur floraison,
En guirlandes, sur les gazons.
La nuit est toute d'argent bleu,
La nuit est un beau lit silencieux,
La nuit douce, dont les brises vont, une à une,
Effeuiller les grands lys dardés au clair de lune.
Bien que déjà, ce soir,
L'automne
Laisse aux sentes et aux orées,
Comme des mains dorées,
Lentes, les feuilles choir ;
Bien que déjà l'automne,
Ce soir, avec ses bras de vent,
Moissonne
Sur les rosiers fervents,
Les pétales et leur pâleur,
Ne laissons rien de nos deux âmes
Tomber soudain avec ces fleurs.
Mais tous les deux autour des flammes
De l'âtre en or du souvenir,
Mais tous les deux blottissons-nous,
Les mains au feu et les genoux.
Contre les deuils à craindre ou à venir,
Contre le temps qui fixe à toute ardeur sa fin,
Contre notre terreur, contre nous-mêmes, enfin,
Blottissons-nous, près du foyer,
Que la mémoire en nous fait flamboyer.
Et si l'automne obère
A grands pans d'ombre et d'orages planants,
Les bois, les pelouses et les étangs,
Que sa douleur du moins n'altère
L'intérieur jardin tranquillisé,
Où s'unissent, dans la lumière,
Les pas égaux de nos pensées.
Le don du corps, lorsque l'âme est donnée
N'est rien que l'aboutissement
De deux tendresses entraînées
L'une vers l'autre, éperdument.
Tu n'es heureuse de ta chair
Si simple, en sa beauté natale,
Que pour, avec ferveur, m'en faire
L'offre complète et l'aumône totale.
Et je me donne à toi, ne sachant rien
Sinon que je m'exalte à te connaître,
Toujours meilleure et plus pure peut-être
Depuis que ton doux corps offrit sa fête au mien.
L'amour, oh ! qu'il nous soit la clairvoyance
Unique, et l'unique raison du cœur,
A nous, dont le plus fol bonheur
Est d'être fous de confiance.
Fût-il en nous une seule tendresse,
Une pensée, une joie, une promesse,
Qui n'allât, d'elle-même, au devant de nos pas ?
Fût-il une prière en secret entendue,
Dont nous n'ayons serré les mains tendues
Avec douceur, sur notre sein ?
Fût-il un seul appel, un seul dessein,
Un vœu tranquille ou violent
Dont nous n'ayons épanoui l'élan ?
Et, nous aimant ainsi,
Nos cœurs s'en sont allés, tels des apôtres,
Vers les doux cœurs timides et transis
Des autres :
Ils les ont conviés, par la pensée,
A se sentir aux nôtres fiancés,
A proclamer l'amour avec des ardeurs franches,
Comme un peuple de fleurs aime la même branche
Qui le suspend et le baigne dans le soleil ;
Et notre âme, comme agrandie, en cet éveil,
S'est mise à célébrer tout ce qui aime,
Magnifiant l'amour pour l'amour même,
Et à chérir, divinement, d'un désir fou,
Le monde entier qui se résume en nous.
Le beau jardin fleuri de flammes
Qui nous semblait le double ou le miroir,
Du jardin clair que nous portions dans l'âme,
Se cristallise en gel et or, ce soir.
Un grand silence blanc est descendu s'asseoir
Là-bas, aux horizons de marbre,
Vers où s'en vont, par défilés, les arbres
Avec leur ombre immense et bleue
Et régulière, à côté d'eux.
Aucun souffle de vent, aucune haleine.
Les grands voiles du froid,
Se déplient seuls, de plaine en plaine,
Sur des marais d'argent ou des routes en croix.
Les étoiles paraissent vivre.
Comme l'acier, brille le givre,
A travers l'air translucide et glacé.
De clairs métaux pulvérisés
A l'infini, semblent neiger
De la pâleur d'une lune de cuivre.
Tout est scintillement dans l'immobilité.
Et c'est l'heure divine, où l'esprit est hanté
Par ces mille regards que projette sur terre,
Vers les hasards de l'humaine misère,
La bonne et pure et inchangeable éternité.
S'il arrive jamais
Que nous soyons, sans le savoir,
Souffrance ou peine ou désespoir,
L'un pour l'autre ; s'il se faisait
Que la fatigue ou le banal plaisir
Détendissent en nous l'arc d'or du haut désir ;
Si le cristal de la pure pensée
De notre amour doit se briser,
Si malgré tout, je me sentais
Vaincu pour n'avoir pas été
Assez en proie à la divine immensité
De la bonté ;
Alors, oh ! serrons-nous comme deux fous sublimes
Qui sous les cieux cassés, se cramponnent aux cimes
Quand même.
— Et d'un unique essor
L'âme en soleil, s'exaltent dans la mort.



Les Heures Claires.



samedi 11 avril 2009

Paul CLAUDEL — Nuit de Pâques

A travers la fenêtre, sans rideau, depuis longtemps je vois une petite étoile me luire.
Je ne dors pas. Mais entre le Samedi-Saint et Pâques, la nuit n'est pas faite pour dormir!
Les montagnes et les forêts attendent, elles m'entourent dans une émanation lumineuse.
La pleine lune, pas à pas, élève, suspend sa face pieuse...

Le soleil n'est pas levé encore : il y a une heure encore de cette immense solitude!
Il n'y a, pour garder le tombeau, que ces millions d'étoiles en armes, vigilantes depuis le pôle jusqu'au Sud!

Et tout à coup, dans le clair de lune, les cloches, en une grappe énorme dans le clocher,
Les cloches au milieu de la nuit, comme d'elles-mêmes, les cloches se sont mises à sonner!
On ne comprend pas ce qu'elles disent, elles parlent toutes à la fois!
Ce qui les empêche de parler, c'est l'amour, la surprise toutes ensemble de la joie!
Ce n'est pas un faible murmure, ce n'est pas cette langue au milieu de nous-mêmes suspendue
qui commence à remuer!

C'est la cloche vers les quatre horizons chrétienne qui sonne à toute volée ! ...
Vous qui dormez, ne craignez point, parce que c'est vrai que j'ai vaincu la mort!
J'étais mort, et je suis ressuscité dans mon âme et dans mon corps!
La loi du chaos est vaincue et le Tartare est souffleté!
La terre qui, dans un ouragan de cloches de toutes parts s'ébranle, vous apprend que je suis ressuscité!


Toi, qui es-tu, Éd. Gallimard.

Illustration: Arcabas.

mercredi 8 avril 2009

Jacques VANDENSCHRICK — Il faut que tu retournes…

Il faut que tu retournes
Vers ces grands ciels de seigle,
Et vers les vendangeuses qui, par trois,
Remontent à travers
Les jardins vides des morts,
Partis sans lettre, sans couteau,
Sans livre, sans pain,
Et vers les étoiles
Qui ne servent presque plus à rien,
Et vers cette jeune fille de février,
Si résolue,
Et vers les larmes
Qui sont des paroles qui se taisent…





Demeure en la demande, Cheyne Éd.



Ghyslaine LELOUP — Quand le manque t'étreint...




Quand le manque t’étreint
Étale comme mortes-eaux
Habille-toi de noir et rejoins la mer

Confie-lui tes yeux
Elle te fera le regard vaste

Confie-lui ta bouche
Tu partageras le sel rituel

Confie-toi à elle
Et tu pressentiras le rêve qui t’habite

Habille-toi de blanc et dis
La révolte et la mort
La tentation de la bauge et le désir d’envol
Ton doute face au dieu d’hypothèse
Dis aussi l’or du monde et les visages
Le ciel changeant et le cycle des semences
L’empreinte de ta longue histoire

Dis la nuit et son cortège de chimères

Et le silence

Blanc comme les grands oiseaux marins
Bruissant des voix disparues
Caressant comme une pluie d’été
Poncera tes doutes et la nuit

mercredi 1 avril 2009

Henry BAUCHAU — La deuxième arche

La première arche, merveilleusement hardie, heureuse, immatérielle,
Du pont dont la beauté future est encore perdue dans la brume
Car la forme accomplie, le songe inapaisé du vrai
La deuxième arche à la courbe pensive
Doit demeurer, mon âge, imaginaire.
C’est seul, et sans savoir comment, qu’il faudra faire
la traversée des eaux
Jusqu’à la rive qui peut-être n’existe pas
C’est le cœur, le cœur chevalier
Le cœur en lumière épuisée
Qui va par la route incertaine
Par amour d’amour incertain.


lundi 30 mars 2009

Jean-Pierre LEMAIRE — Il vient d’autres couleurs…



Il vient d’autres couleurs à la fin de l’été:
le ciel est bleu pâle, on voit les phlox mauves
et le gravier sombre lavé par la pluie.
Ce n’est pas le même pays qui se fane
c’est un ancien printemps. Il t’invite au départ
comme le Nord où tu as grandi sans bouger
en te confiant ses fleurs, ses arbres, ses prairies
pour l’été qui passe au loin chaque année
l’été mystérieux de la Terre promise.

Francisco BRINES — Quand je suis encore la vie

La vie m’entoure, comme durant ces années
maintenant perdues, avec la magnificence
d’un monde éternel. La rose estafilade
de la mer, les couleurs estompées
des jardins, le fracas des pigeons
dans l’air, la vie autour de moi,
quand je suis encore la vie.
Avec la magnificence d’autrefois, les yeux vieillis,
et un amour lassé.

Quelle espérance à présent ? Vivre ;
et aimer, tandis que le cœur s’épuise,
un monde fidèle, bien que périssable.
Aimer le rêve brisé de la vie
et, en dépit de l’échec, ne pas maudire
cette vieille duperie d’éternité.
Et notre cœur se console car il sait
Que le monde aurait pu être une belle vérité.

Aún no. Repris dans Poésie espagnole, Anthologie 1945-1990,
Éd. Actes Sud / Éd. Unesco, coll. Points/poésie, N° 1774.

Illustration: Larry Williamson.


Antonio GAMONEDA — Je sais…

Je sais que l’unique chant,
de tous les chants anciens le seul digne,
l’unique poésie,
est celle qui se tait et aime toujours ce monde,
cette solitude qui rend fou et vous dépouille.



Exentos, I dans Edad. Repris dans Poésie espagnole, Anthologie 1945-1990,
Éd. Actes Sud / Éd. Unesco, coll. Points/poésie, N° 1774.
Illustration: Julie JALIL.

dimanche 29 mars 2009

José Agustín GOYTISOLO — J’invoque

Clarté, ne t’éloigne pas
de mes yeux, n’humilie pas
la raison qui m’encourage
à poursuivre. Écoute,
derrière mes paroles,
le cri des hommes
qui ne peuvent pas parler.

Au nom des coups reçus,
de leur lutte engagée
contre le mur de l’ombre,
je te demande de persister
dans ton éclat, d’illuminer
ma vie, de rester
avec moi, clarté.


Claridad. Repris dans Poésie espagnole, Anthologie 1945-1990,

Éd. Actes Sud / Éd. Unesco, coll. Points/poésie, N° 1774.


mardi 24 mars 2009

Paul ELUARD — Négation de la poésie


J’ai pris de toi tout le souci tout le tourment
Que l’on peut prendre à travers tout à travers rien
Aurais-je pu ne pas t’aimer
O toi rien que la gentillesse
Comme une pêche après une autre pêche
Aussi fondantes que l’été

Tout le souci tout le tourment
De vivre encore et d’être absent
D’écrire ce poème

Au lien du poème vivant
Que je n’écrirai pas
Puisque tu n’es pas là

Les plus ténus dessins du feu
Préparent l’incendie ultime
Les moindres miettes de pain
Suffisent aux mourants

J’ai connu la vertu vivante
J’ai connu le bien incarné
Je refuse ta mort mais j’accepte la mienne
Ton ombre qui s’étend sur moi
Je voudrais en faire un jardin

L’arc débandé nous sommes de la même nuit
Et je veux continuer ton immobilité
Et le discours inexistant
Qui commence avec toi qui finira en moi
Avec moi volontaire obstiné révolté
Amoureux comme toi des charmes de la terre.



Derniers poèmes d'amour, Éd. Gallimard.


dimanche 22 mars 2009



Sur l'amour on avait écrit
Sortie de secours interdite en cas d'incendie
Sur le ciel on avait écrit
Vous vous trompez ce n'est pas par ici
Et sur le nuit on avait écrit
On avait écrit rien du tout sur la nuit


Le mouvement perpétuel précédé de Feu de joie, Éd. Poésie / Gallimard.

Louis ARAGON — La force

Nous avons fait le bien comme ils ont fait le mal
Nous avons empêché d'écraser un aveugle
Un jeune automobiliste expérimenté
Premier point
Puis tendant une main avant tout secourable
Nous avons traversé le boulevard Péreire
Avec une maman de nourissons chargée
Deuxième point
Nous avons salué tous les enterrements
Nous avons écrasé de mépris et d'insultes
Tous les godelureaux et les autres vauriens
Troisième point
Nous avons prodigué dans notre ardeur naïve
Des encouragements à tous les bons vieillards
Aux travailleurs aux enfants de l'école aux veuves
Quatrième point
Aux orphelins aux travailleurs du métropolitain
Aux cireurs de bottines aux professionnels
De la parole aux petits télégraphistes
En un mot
Comme le brave empereur Trajan
On peut bien dire par ce joli soir lumineux
Que nous n'avons pas tout à fait perdu notre journée


Le mouvement perpétuel précédé de Feu de joie, Éd. Poésie / Gallimard.

mercredi 18 mars 2009

Stéphane ROSSI - Le Parc d'en Haut

Il était une fois
Un vieillard qui se disait:
Quand je serai grand je serai médecin
Mais pas n'importe quel médecin.
Je serai médecin spécialiste des
"gens de la ville".
Et dans les médecins spécialistes des
"gens de la ville"
Je serai le spécialiste de la maladie des
temps oubliés.
C'est à dire que je soignerai les gens de la
ville qui souffrent
De ne plus voir les étoiles en se couchant
Ou qui pensent à l'odeur de la terre
Et au goût sucré du blé vert.
Bien sûr au début dit le vieillard
Je serai riche et je serai connu
Mon cabinet sera dans la grande serre
Du Muséum National d'Histoire Naturelle
Et mon médicament:
La Terre.
Selon leurs symptômes
La cure sera simple ou définitive
De toutes façons mes patients
Devront apprendre les éléments:
Le plaisir de boire l'eau d'une source
La joie de cultiver son jardin
L'ivresse des odeurs du matin
Et le bonheur de se chauffer auprès du feu.
Puis graduellement ils se serviront
de leurs sens
Ils marcheront les yeux fermés la nuit
pour mieux entendre
Et réapprendront à voir ce qu'ils ignoraient
Leurs mains découvriront des choses pour
eux disparues
Et porteront à leurs lèvres des fruits
jusqu'alors inconnus.
La vie sur Terre, pour eux n'aura
plus de secret
Ils connaîtront les plantes et les animaux
La façon de se soigner et de se nourrir
Et inventeront des histoires pour
s'endormir le soir.
La nuit ils rêveront de gibier pourchassé
De gibier rapporté
Mais aussi et souvent de gibier manqué.
Peut-être découvriront-ils la Peur
Peut-être même connaîtront-ils la Faim
Et bien d'autres choses encore.
Ce qui est sûr, c'est qu'au bout
de leurs épreuves
Ils devront faire un choix:
Repartir dans la Ville et tout oublier
Ou rester avec le peuple qui raconte
des histoires
Pour s'endormir le soir.
Mais
C'est là que le vieillard fît une erreur
Les gens de la ville ne voyant pas leurs
malades revenir
S'inquiétèrent et déclarèrent la guerre
A cet homme qu'ils appelèrent "charlatan"
Et tout rentra dans l'Ordre comme avant.
Sauf pour les histoires
Que l'on raconte pour s'endormir le soir.
Et c'est depuis ce temps
Que dans le pavillon des orangs-outangs
Du Muséum National d'Histoire Naturelle
Traîne un vieillard encombrant
Qui prêche aux éléphants
Le droit de se tromper de temps en temps.


Mythologie Forestière.


dimanche 15 mars 2009

Patrice de LA TOUR DU PIN - Psaume de tous mes temps

Tourné vers toi, je t'expose ma charge:
par ta lumière, allège-la !
Puisque mon temps n'est pas achevé à son terme,
mon histoire à son dénouement,
Puisqu'à toute vie pour sa mort,
tu découvres ton avenir,
A mesure que je le dépense,
ton héritage peut grandir.
Oui, je le crois, mais aide ma parole,
serre-la sur la tienne pour la protéger.
Car sans toi ma défaite est irrévocable,
je me détacherai, la désertion me tentera.
Lorsque je fus noué dans le sein de ma mère,
ne me formais-tu pas pour l'alliance avec toi ?
Et quand d'autres noeuds se dénouèrent,
ne m'as-tu pas greffé sur celui de la vie ?
Tu n'es pas Dieu à bloquer ses approches,
mais qui veut te prendre est saisi.
Et que puis-je ajouter à ton nom de Seigneur ?
Des mots, des inflexions, tout l'inutile de ma voix.
Mon Dieu, tu n'es pas un Dieu triste,
ta nuit brûle de joie.


Psaume d'un troisième temps, Éd. du Cerf.


Roberto JUARROZ — Aujourd'hui...

Aujourd'hui, je n'ai rien fait
Mais beaucoup de choses se sont faites en moi.

Des oiseaux qui n'existent pas
ont trouvé leur nid.
Des ombres qui peut-être existent
ont rencontré leurs corps.
Des paroles qui existent
ont recouvré leur silence.

Ne rien faire
sauve parfois l'équilibre du monde,
en obtenant que quelque chose aussi pèse
sur le plateau vide de la balance.

Treizième poésie verticale, édition bilingue,
traduction de Roger Munier, José Corti Éd.


R. M. RILKE - Si l'on chante un dieu...



Si l'on chante un dieu,

Ce dieu rend son silence.

Nul de nous ne s'avance

Que vers un dieu silencieux.


vendredi 13 mars 2009

Nicolae ESINENCU — Les émigrés





J'ai rencontré des émigrés
Sur tous les méridiens du monde.

Que faitez-vous, leur ai-je demandé.

La nuit, m'ont-ils répondu,
Nous avançons vers la Patrie.
Et le jour, que faites-vous,
Leur ai-je demandé.
Nous attendons, m'ont-ils dit,
L'arrivée de la nuit,
Pour avancer toujours
Vers la Patrie.

Et où en êtes-vous arrivé ?
Nous avançons vers la Patrie.


Disciplina mondiala.


jeudi 12 mars 2009

Pablo NERUDA — Si chaque jour...




Si chaque jour
tombe dans chaque nuit
il existe un puits
où la clarté se trouve enclose.
Il faut s'asseoir sur la margelle

du puits de l'ombre
pour y pêcher avec patience
la lumière qui s'y perdit.


La rose détachée, Poésie/Gallimard.


mardi 10 mars 2009

Jacques VANDENSCHRICK – Nous avons, de la vie, si peu compris…

Nous avons, de la vie,
Si peu compris les bords interminés,
Nous qui, froid aux épaules,
Ne voulons pas apprendre
Cet impossible revenir,
Nous qui cherchons toujours
A savoir comment il faudra partir
En abandonnant les mots verts
Disant pelouse et crépuscule...

Traversant les assombries, Cheyne Éd.


Jacques VANDENSCHRICK – Celui qui habite le chagrin…

Celui qui habite le chagrin,
Qui a perdu tout en errant,
Le goût de revenir,
Un bourg le hante et il ne sait pourquoi.
Un vent de feuilles basses
Met la forêt sur ses genoux.
Déjà les mères sont venues
De loin, voir le feu qu'il avait fait prendre
Et elles n'ont pas dédaigné
De trouver beau son rêve devant les portes.
Ni la maigre clématite des remparts...


Demeure en la demande, Cheyne Éd.


Claude-Henry du BORD - Ceci, l'entêtant silence qui colle aux choses...

Ceci,
l’entêtant silence qui colle aux choses et aux paroles, qui pèse par défaut. Ce qui est en suspens signe une éternité qui ne retranche aucun.
Toujours le seuil innove. Le seuil dégage la pensée de sa gangue – et le sabre est au clair. Il fallait qu’un tranchant vînt à notre secours décapiter nos doutes. Il nous fallait enfin une terrasse immense d’où l’âme pourrait tout embrasser. Une respiration soudainement élargie, soudain consentante pour avancer, sans craindre de faillir.
Il nous fallait un baiser d’accueil pour croire.
Ne voyez-vous partout cette magnifique absence de conformité qui rend possible la souveraineté du monde et du silence ?
Ne connaissez-vous ce rendu favorable à l’esprit où la lettre se tord, roule sur elle comme une femme, une déferlante ?
Ne redoutez-vous cette usure qui est un travail mais pas celui de la patience ?
Ne vous souvenez-vous de cet écœurement, de cette lassitude qui parfois plaquent la parole jusque sur les portes, là où grincent les gonds ?
Telle est notre folie, cet art d’ouvrir des brèches dans l’enceinte éternelle ; et nous nommons salut chaque trouée, chaque percée – cortège chaque filiation, franchise notre place incertaine.
Ce qui s’est glissé dans la faille (comme une fille inconnue dans un lit), c’est la vie même – joyeusement insatisfaite.
La vie toujours en robe matinale.



Le verbe Vivre, Éd. Cahiers Bleus.
Illustration: John Henry FUSELI.

lundi 9 mars 2009

Hans ANDREUS — POUR UN JOUR DE DEMAIN

Lorsque j'aurai, demain, rejoint la mort,
Confie aux arbres combien je t’aimais.
Confie au vent
- qui grimpe aux arbres
ou qui tombe des branches -
Combien je t’aimais.
Confie à un enfant
- il est assez jeune pour comprendre ! -
Combien je t’aimais.
Confie à un animal
- simplement en le regardant -
Combien je t’aimais.
Confie aux maisons de pierres,
Confie à la Cité
Combien je t’aimais.

Mais ne dis rien à personne !
Ils ne te croiraient pas!
Ils ne voudraient pas croire
Qu’un simple homme, qu’une simple femme,
Qu'un être humain eût tant d’amour
Pour un autre être humain
Que moi je n’en ai eu pour toi !


Voor een dag van morgen


Wanneer ik morgen doodga,
vertel dan aan de bomen
hoeveel ik van je hield.
Vertel het aan de wind,
die in de bomen klimt
of uit de takken valt,
hoeveel ik van je hield.
Vertel het aan een kind,
dat jong genoeg is om het te begrijpen.
Vertel het aan een dier,
misschien alleen door het aan te kijken.
Vertel het aan de huizen van steen,
vertel het aan de stad,
hoe lief ik je had.

Maar zeg het aan geen mens.
Ze zouden je niet geloven.
Ze zouden niet willen geloven
dat alleen maar een man alleen maar een vrouw
dat een mens een mens zo liefhad
als ik jou.


Traduction: ClairObscur.

Illustration: Plénitude de Danièle CARREL.

dimanche 8 mars 2009

Paul ELUARD — On ne peut me connaître…

On ne peut me connaître
Mieux que tu me connais
Tes yeux dans lesquels nous dormons
Tous les deux,
Ont fait à mes lumières d'homme
Un sort meilleur qu'aux nuits du monde.

Tes yeux dans lesquels je voyage
Ont donné aux gestes des routes
Un sens détaché de la terre.

Dans tes yeux ceux qui nous révèlent
Notre solitude infinie
Ne sont plus ce qu'ils croyaient être.
On ne peut te connaître, mieux que je te connais.

Elle est debout sur mes paupières
Et ses cheveux sont dans les miens
Elle a la forme de mes mains
Elle a la couleur de mes yeux,
Elle s'engloutit dans mon ombre
Comme une pierre sur le ciel.

Elle a toujours les yeux ouverts
Et ne me laisse pas dormir,
Ses rêves en pleine lumière
Font s'évaporer les soleils...


LES YEUX FERTILES In Mourir de ne pas mourir, Capitale de la douleur, NRF, Poésie/Gallimard.

Illustration: Lee.


samedi 7 mars 2009

Roberto JUARROZ — Si tu as perdu…

Si tu as perdu ton nom,
nous irons au fil des rues les plus seules
pour t’appeler sans te nommer.

Si tu as perdu ta maison,
nous dérouterons les gardiens de la prison
Jusqu’à les laisser avec leur ombre et sans leurs murs.

Si tu as perdu l’amour,
nous publierons un grand ban de colombes nues
pour retarder la vie et te donner du temps.

Si tu as perdu tes limites d’homme,
nous irons jusqu’au bout du labyrinthe sanglant
pour faire surgir du fond une autre forme.

Si tu as perdu tes échos ou ton origine,
nous les chercherons, mais vers l’avant,
dans le temple final des origines.

C’est seulement si tu as perdu ta perte
que nous couperons le fil
pour tout reprendre à neuf.


Poésie verticale, Éd. Fayard, coll. Points/Poésie, N° P1503.
Photo : Jean-Jacques Kindler.

jeudi 5 mars 2009

Roberto JUARROZ — Je pense…


Je pense qu’en ce moment
Personne peut-être ne pense à moi dans l’univers,
Que moi seul je me pense,
Et si maintenant je mourais,
Personne, ni moi, ne me penserait.

Et ici commence l’abîme,
Comme lorsque je m’endors.
Je suis mon propre soutien et me l’ôte.
Je contribue à tapisser d’absence toutes choses.

C’est pour cela peut-être
Que penser à un homme
Revient à le sauver.



Poésie verticale, Éd. Fayard, coll. Points/Poésie, N° P1503.


mardi 3 mars 2009

Eric DUBOIS — BAPTEME

A André Velter

Immerger tant de fois
En tant de baptêmes
Possibles
Naître c’est quitter l’élément
Poser les pieds sur le solide
A foulées blanches
Mettre un doigt de silence
Sur la bouche fermée
Attendre avide que Dieu
Vous aspire
Mais aussi rêver le liquide
Regretter la matrice
Vouloir recommencer
En tant de baptêmes
Possibles


L’épaisseur du temps, Poèmes.


Pour en savoir davantage, voici le site de l'auteur: http://ericdubois.fr/

samedi 28 février 2009

Eric DUBOIS — LAMENTO

Panse l’absence pense à l’estuaire au remorqueur
et à quelques regrets de large plaine tu es
l’amante qui se lamente et le passé c’est de la
menthe avec un peu de
Poivre tes mails en eau trouble rien ne te trouble
pas même l’origine ou la cause
Mots dits maudits honni qui mal y panse tu visites
des sites improbables et panse
L’absence pense à l’estuaire l’éphémère au
salaire des âmes au commerce des troubles
Lamento il est 23h15



L’épaisseur du temps, Poèmes.

mardi 24 février 2009

Ghyslaine LELOUP — Quand le manque t'étreint...


Quand le manque t’étreint
Étale comme mortes-eaux
Habille-toi de noir et rejoins la mer

Confie-lui tes yeux
Elle te fera le regard vaste

Confie-lui ta bouche
Tu partageras le sel rituel

Confie-toi à elle
Et tu pressentiras le rêve qui t’habite

Habille-toi de blanc et dis
La révolte et la mort
La tentation de la bauge et le désir d’envol
Ton doute face au dieu d’hypothèse
Dis aussi l’or du monde et les visages
Le ciel changeant et le cycle des semences
L’empreinte de ta longue histoire

Dis la nuit et son cortège de chimères

Et le silence

Blanc comme les grands oiseaux marins
Bruissant des voix disparues
Caressant comme une pluie d’été

Poncera tes doutes et la nuit

lundi 23 février 2009

Emmanuel BERLAND - Il n'y a qu'un sens…

Il n’y a qu’un sens, le sens de la joie,
à nos risques et périls

les sorts que nous jette la réalité, il faut les retourner en herbe nouvelle
ou fine brise
qui n’éteint pas les chandelles

on ne peut noyer une seule
goutte de haine
que dans un océan d’astres naissants


La poésie du bord du monde.Voir : http://helices.poesie.free.fr/revues.htm


Illustration: internaute.com

Eric DUBOIS - VISAGES


*






que disent les visages ?

tu es le témoin patient
de leurs attentes

que disent les visages ?

le crayon cerne les contours
n’arrondit pas les angles

que disent les visages ?

nous sommes de la même
fratrie
habitant la même maison

que disent les visages ?

qu’ils sont attentifs
comme l’est le crayon

ou la couleur


*


vendredi 20 février 2009

José HIERRO — La rencontre

À Rafael Alberti


Un jour je dirai : bienvenue
A la maison. Voici ton feu.
Bois ton vin dans ton verre,
Regarde le ciel, romps le pain.
Comme tu as été long. Tu as erré
Sous les constellations
Du Sud, navigué sur des fleuves
Aux sonorités multiples. Que
Ton voyage a été long. Je te trouve
Fatigué. Ne me demande rien.
Donne à manger à tes chiens,
Entends la chanson du peuplier.
Ne me pose aucune question,
Ne me demande rien.


Si je parlais,
Tu pleurerais. Si tu mettais
Tes spectres face au miroir,
Tu ne verrais sans doute
Aucune image reflétée.
La vie lointaine est morte :
Le temps l’a tuée. Toi seul
Peux l’enterrer. Jettes-y
de la terre demain, quand
tu te seras reposé. Bienvenue
chez toi. Ne demande
rien. Demain nous parlerons.


Libro de las alucinaciones, repris dans Poésie espagnole 1945-1990,

Unesco & Actes Sud, coll. Poésie Points, N° P1774.


lundi 16 février 2009

Voyageur...



Marche, vieux voyageur,
emplis tes poumons de l'air immaculé de la plaine,
repose-toi dans la paix des soirs,
et repars dans les beaux matins, avec un coeur tout neuf.
Ernest PSICHARI (1833-1914)

*
Tu t'es enfui au désert avec les ailes du coeur
Ce désert est perdu dans l'étendue de ton coeur
Qu'est-ce qu'un tel désert ? Les sept cieux sublimes
Sont comme une paume de la main,
auprès de l'océan de ton coeur.
Jalal El Din RÛMI (1207-1273)

*
Cette vie ne coule pas.
Chaque heure est une conquête,
dans chaque geste.
Car l'eau, le sable, le vent ne se laissent dominer
que dans la patience,
avec lenteur.
Claude HERVIANT (1937-1989)

*
Dans le désert parcheminé,
aux sables mouvants ,
A quoi servent la perle et son enveloppe
à un homme qui a soif ?
SAADI (1175-1221)

*
Dans le désert caché que nous portons en nous,
où a pénétré le désert du sable et de la pierre,
l'étendue de l'âme se perd
à travers l'étendue infiniment inhabitée
qui désole les solitudes de la terre.
Henri BOSCO (1888-1976)

*
Quand on a connu le désert,
on lui reste à jamais redevable
d'une épreuve bénéfique,
celle qui vous enjoint d'oublier.
Le silence du désert vous dépouille.
Par là, vous devenez vous-même.
C'est-à-dire rien.
Mais un rien qui écoute.
Edmond JABÈS (1912-1991)

*
Désormais, la vraie magie du désert
n'est plus celle de l'inconnu
mais celle de l'illusion créée
par le vent et le sable
qui renouvellent sans cesse son modelé,
effacent les traces
et donnent l'impression au voyageur
d'être toujours
le premier.
Jean-Marc DUROU

*
Ici, comme là, vivre c'est avancer sans cesse,
à travers un décor à la fois immuable et changeant,
identique à l'oeil et que l'on ne saurait différent
sans le témoignage du sextant,
de la montre et de la boussole,
s'aventurer comme à tâtons sous les plus éclatants soleils,
savourer l'amertume de se sentir, en pleine marche,
prisonnier d'un espace pourtant sans barreaux [...]
Il n'y a rien d'accablant comme de voir déjà,
de l'endroit que l'on quitte, celui qu'on atteindra
le soir ou le lendemain.
Sans rien entre.
Théodore MONOD (1902-2000)

*
Ceux qui n'ont pas vu l'Orient ne peuvent pas comprendre
la beauté de la terre lorsqu'elle n'est pas souillée par la végétation.
On ne saurait imaginer les tons d'or pâle, de lapis, d'améthyste,
de perle, de nacre, de rose que prend notre globe
lorsque le baiser du soleil fait frissonner sa peau nue. [...]
... et l'on est fier d'être emporté vers l'infini
par cette sphère magnifique.
Aussi notre idéal est-il [...] un ciel sans nuage
sur le désert sans ombre ! Le désert !
Théophile GAUTIER (1811-1872)


*


dimanche 15 février 2009

René-Guy CADOU — La nuit



Illustration: Alphonse OSBERT, Les chants de la nuit.

La nuit ! La nuit surtout je ne rêve pas je vois
J'entends je marche au bord du trou
J'entends gronder

Ce sont les pierres qui se détachent des années
La nuit nul ne prend garde
C'est tout un pan de l'avenir qui se lézarde
Et rien ne vivra plus en moi
Comme un moulin qui tourne à vide
L'éternité
De grandes belles filles qui ne sont pas nées
Se donneront pour rien dans les bois
Des hommes que je ne connaîtrai jamais
Battront les cartes sous la lampe un soir de gel
Qu'est-ce que j'aurai gagné à être éternel?
Les lunes et les siècles passeront
Un million d'années ce n'est rien
Mais ne plus avoir ce tremblement de la main
Qui se dispose à cueillir des oeufs dans la haie
Plus d'envie plus d'orgueil tout l'être satisfait
Et toujours la même heure imbécile à la montre
Plus de départs à jeun pour d'obscures rencontres
Je me dresse comme un ressort tout neuf dans mon lit
Je suis debout dans la nuit noire et je m'agrippe
A des lampions à des fantômes pas solides
Où la lucarne ? Je veux fuir ! Où l'écoutille ?
Et je m'attache à cette étoile qui scintille
Comme un silex en pointe dans le flanc
Ivrogne de la vie qui conjugue au présent
Le liseron du jour et le fer de la grille

samedi 14 février 2009

Émile VERHAEREN — Le port

Toute la mer va vers la ville !
Son port est surmonté d'un million de croix :
Vergues transversales barrant de grands mâts droits.
Son port est pluvieux et suie à travers brumes,
Où le soleil comme un œil rouge et colossal larmoie.
Son port est ameuté de steamers noirs qui fument
Et mugissent, au fond du soir, sans qu'on les voie.
Son port est fourmillant et musculeux de bras
Perdus en un fouillis dédaléen d'amarres.
Son port est tourmenté de chocs et de fracas
Et de marteaux tournant dans l'air leurs tintamarres.
Toute la mer va vers la ville !
Les flots qui voyagent comme les vents,
Les flots légers, les flots vivants,
Pour que la ville en feu l'absorbe et le respire
Lui rapportent le monde en leurs navires.
Les Orients et les Midis tanguent vers elle
Et les Nords blancs et la folie universelle
Et tous les nombres dont le désir prévoit la somme.
Et tout ce qui s'invente et tout ce que les hommes
Tirent de leurs cerveaux puissants et volcaniques
Tend vers elle, cingle vers elle et vers ses luttes :
Elle est le brasier d'or des humaines disputes,
Elle est le réservoir des richesses uniques
Et les marins naïfs peignent son caducée
Sur leur peau rousse et crevassée,
A l'heure où l'ombre emplit les soirs océaniques.
Toute la mer va vers la ville !
Ô les Babels enfin réalisées !
Et cent peuples fondus dans la cité commune ;
Et les langues se dissolvant en une ;
Et la ville comme une main, les doigts ouverts,
Se refermant sur l'univers !
Dites ! les docks bondés jusques au faîte
Et la montagne, et le désert, et les forêts,
Et leurs siècles captés comme en des rets ;
Dites ! leurs blocs d'éternité : marbres et bois,
Que l'on achète,
Et que l'on vend au poids ;
Et puis, dites ! les morts, les morts, les morts
Qu'il a fallu pour ces conquêtes.
Toute la mer va vers la ville !
La mer pesante, ardente et libre,
Qui tient la terre en équilibre ;
La mer que domine la loi des multitudes,
La mer où les courants tracent les certitudes ;
La mer et ses vagues coalisées,
Comme un désir multiple et fou,
Qui renversent les rocs depuis mille ans debout
Et retombent et s'effacent, égalisées ;
La mer dont chaque lame ébauche une tendresse
Où voile une fureur ; la mer plane ou sauvage ;
La mer qui inquiète et angoisse et oppresse
De l'ivresse de son image.
Toute la mer va vers la ville !
Son port est parsemé et scintillant de feux
Et sillonné de rails fuyants et lumineux.
Son port est ceint de tours rouges dont les murs sonnent
D'un bruit souterrain d'eau qui s'enfle et ronfle en elles.
Son port est lourd d'odeurs de naphte et de carbone
Qui s'épandent, au long des quais, par des ruelles.
Son port est fabuleux de déesses sculptées
A l'avant des vaisseaux dont les mâts d'or s'exaltent.
Son port est solennel de tempêtes domptées
Et des havres d'airain, de grès et de basalte.
Les usines
Se regardant avec les yeux cassés de leurs fenêtres
Et se mirant dans l'eau de poix et de salpêtre
D'un canal droit, marquant sa barre à l'infini,
Face à face, le long des quais d'ombre et de nuit,
Par à travers les faubourgs lourds
Et la misère en pleurs de ces faubourgs,
Ronflent terriblement usines et fabriques.
Rectangles de granit et monuments de briques,
Et longs murs noirs durant des lieues,
Immensément, par les banlieues ;
Et sur les toits, dans le brouillard, aiguillonnées
De fers et de paratonnerres,
Les cheminées.
Se regardant de leurs yeux noirs et symétriques,
Par la banlieue, à l'infini.
Ronflent le jour, la nuit,
Les usines et les fabriques.
Oh les quartiers rouillés de pluie et leurs grand-rues !
Et les femmes et leurs guenilles apparues
Et les squares, où s'ouvre, en des caries
De plâtras blanc et de scories,
Une flore pâle et pourrie.
Aux carrefours, porte ouverte, les bars
Étains, cuivres, miroirs hagards,
Dressoirs d'ébène et flacons fols
D'où fuit l'alcool
Et sa lueur vers les trottoirs.
Et des pintes qui tout à coup rayonnent,
Sur le comptoir, en pyramide de couronnes ;
Et des gens soûls, debout,
Dont les larges langues lapent, sans phrases,
Les ales d'or et le whisky couleur topaze.
Par à travers les faubourgs lourds
Et la misère en pleurs de ces faubourgs,
Et les troubles et mornes voisinages,
Et les haines s'entrecroisant de gens à gens
Et de ménages à ménages,
Et le vol même entre indigents,
Grondent, au fond des cours, toujours,
Les haletants battements sourds
Des usines et des fabriques symétriques.
Ici, sous de grands toits où scintille le verre,
La vapeur se condense en force prisonnière
Des mâchoires d'acier mordent et fument ;
De grands marteaux monumentaux
Broient des blocs d'or sur des enclumes.
Et, dans un coin, s'illuminent les fontes
En brasiers tors et effrénés qu'on dompte.
Là-bas, les doigts méticuleux des métiers prestes,
A bruits menus, à petits gestes,
Tissent des draps, avec des fils qui vibrent
Légers et fins comme des fibres.
Des bandes de cuir transversales
Courent de l'un à l'autre bout des salles
Et les volants larges et violents
Tournent, pareils aux ailes dans le vent
Des moulins fous, sous les rafales.
Un jour de cour avare et ras
Frôle, par à travers les carreaux gras
Et humides d'un soupirail,
Chaque travail.
Automatiques et minutieux,
Des ouvriers silencieux
Règlent le mouvement
D'universel tictacquement
Qui fermente de fièvre et de folie
Et déchiquette, avec ses dents d'entêtement,
La parole humaine abolie.
Plus loin, un vacarme tonnant de chocs
Monte de l'ombre et s'érige par blocs ;
Et, tout à coup, cassant l'élan des violences,
Des murs de bruit semblent tomber
Et se taire, dans une mare de silence,
Tandis que les appels exacerbés
Des sifflets crus et des signaux
Hurlent soudain vers les fanaux,
Dressant leurs feux sauvages,
En buissons d'or, vers les nuages.
Et tout autour, ainsi qu'une ceinture,
Là-bas, de nocturnes architectures,
Voici les docks, les ports, les ponts, les phares
Et les gares folles de tintamarres ;
Et plus lointains encor des toits d'autres usines
Et des cuves et des forges et des cuisines
Formidables de naphte et de résines
Dont les meutes de feu et de lueurs grandies
Mordent parfois le ciel, à coup d'abois et d'incendies.
Au long du vieux canal à l'infini,
Par à travers l'immensité de la misère
Des chemins noirs et des routes de pierre,
Les nuits, les jours, toujours,
Ronflent les continus battements sourds,
Dans les faubourgs,
Des fabriques et des usines symétriques.
L'aube s'essuie
À leurs carrés de suie ;
Midi et son soleil hagard
Comme un aveugle, errent par leurs brouillards ;
Seul, quand au bout de la semaine, au soir,
La nuit se laisse en ses ténèbres choir,
L'âpre effort s'interrompt, mais demeure en arrêt,
Comme un marteau sur une enclume,
Et l'ombre, au loin, parmi les carrefours, paraît
De la brume d'or qui s'allume.


Les Villes tentaculaires, Éd. Labor.


BREL Jacques — S'il te faut...





S'il te faut des trains
Pour fuir vers l'aventure
Et de blancs navires
Qui puissent t'emmener
Chercher le soleil
À mettre dans tes yeux
Chercher des chansons
Que tu puisses chanter

Alors s'il te faut l'aurore
Pour croire au lendemain
Et des lendemains
Pour pouvoir espérer
Retrouver l'espoir
Qui t'a glissé des mains
Retrouver la main
Que ta main a quittée

Et alors s'il te faut des mots
Prononcés par des vieux
Pour justifier
Tous tes renoncements
Si la poésie pour toi
N'est plus qu'un jeu
Si toute ta vie
N'est qu'un vieillissement

Alors s'il te faut l'ennui
Pour te sembler profond
Et le bruit des villes
Pour saouler tes remords
Et puis des faiblesses
Pour te paraître bon
Et puis des colères
Pour te paraître fort

Alors alors

Tu n'as rien compris


Emily DICKINSON — On apprend...




On apprend l'eau - par la soif
La terre - par les mers qu'on passe
L'exaltation - par l'angoisse -
La paix - en comptant ses batailles -
L'amour - par une image qu'on garde

Et les oiseaux - par la neige


Marie-Amélie CHAVANNE — Vertige

Je t'aimerai dans le clair soleil des grèves,
Je vivrai dans tes yeux la mélodie du ciel,
J'enroberai ton corps du sable des rivages,
Je boirai sur ta lèvre un peu d'eau de la mer,
Je mêlerai tes mains aux fleurs ensoleillées,
Sur tes joues de satin dansera la lumière,
A l'entour de ton front joueront des auréoles,
Tes cheveux seront beaux comme des lianes folles,
Je ferai dans ton coeur roucouler une harpe,
Je chanterai pour toi ma légende irréelle,
Et sur chaque galet j'inscrirai ton profil,
Dans chaque coquillage j'enfouirai ton nom,
Je t'appellerai dans cette sphère d'azur,
Je te baiserai dans cette infinie clarté,

Je t'emporterai dans mon éternel espace ...


Rawhiyya NOUREDDINE — Donnez mon corps...

Donnez mon corps au sable du désert
Où choieront mes cheveux, il sera plus doré
Le sol plus chaud et la couche plus tendre
Et la transmutation, insigne volupté
Je la vivrai encore avec intensité
Et je me sentirai, ô rêve d’autrefois,

Désert, ô mon amour ! Sable, devenir toi.


samedi 7 février 2009

Pablo NERUDA — Ode au pain (Extrait)

Illustration: Liberté d'Annie MERMET.


Nous irons, couronnés
d’épis,
conquérir
terre et pain pour tous,
et alors
la vie aussi
aura forme de pain,
elle sera simple et profonde,
innombrable et pure.
tous les êtres
auront droit
à la terre et à la vie,
et ainsi sera le pain de demain,
le pain de chaque bouche,
sacré,
consacré,
parce qu’il sera le produit
de la plus longue et la plus dure
lutte humaine.

Elle n’a pas d’ailes,
la victoire terrestre :
elle a du pain aux épaules,
courageuse elle vole
et libère la terre,
comme une boulangère
que porte le vent.


Jean-Claude BRINETTE - Le miroir de l'âme

Les yeux sont le reflet de l'âme
Des âmes claires, pures, grandes ouvertes
Yeux brûlants vifs comme une flamme
Yeux profonds comme une mer toute claire...

Yeux coquins, sournois, maquillés,
Perçants, froncés, crispés, serrés,
Agacés, tristes, hagards, mouillés,
Veloutés, sincères, rassurés,

Yeux qu'on croise un jour par hasard
Déclenchant un feu d'étincelles
Alors que mille autres regards
Se noient dans le monde matériel !

Pourquoi parler, vouloir paraître ?
Quand un seul regard nous suffit
Pour voir l'art d'un tableau de Maître,
La perfection d'une goutte de pluie ?

Les yeux sont le guide de la vie,
Ils nous préviennent, extériorisent :
La joie, les pleurs, la sympathie,
La douleur, le bonheur limpide...

Il est dans les étoiles des mondes
Cachés et ignorés des hommes
Où anges et yeux purs se confondent,

Dans la grande lumière d'un royaume...


Illustration: Cylclade de Michel BEZ.

Jean-Baptiste CHASSIGNET - Comte les ans...

Comte les ans, les mois, les heures et les jours
Et les points de ta vie, et me dis, malhabile,
Où ils s'en sont allés : comme l'ombre fragile
Ils se sont écoulés sans espoir de retour.

Nous mourons et nos jours roulent d'un vite cours
L'un l'autre se poussant comme l'onde labile
Qui ne retourne point, mais sa course mobile
D'une même roideur précipite toujours.

Toujours le temps s'enfuit et n'est point réparable
Quand il est dépensé en oeuvre dommageable,
L'usant et consumant en travail superflu.

Nos jours ne sont sinon qu'une petite espace
Qui vole comme vent, un messager qui passe
Pour sa commission et ne retourne plus.


Mépris de la vie et consolation contre la mort.


dimanche 1 février 2009

Paul ELUARD — Entre la lune et le soleil

Je te le dis gracieuse et lumineuse
Ta nudité lèche mes yeux d'enfant
Et c'est l'extase des chasseurs heureux
D'avoir fait croître un gibier transparent
Qui se détend en un vase sans eau
Comme une graine à l'ombre d'un caillou
Je te vois nue arabesque nouée
Aiguille molle à chaque tour d'horloge
Soleil étale au long d'une journée


Rayons tressés nattes de mes plaisirs.


Derniers poèmes d’amour, Éd. Seghers.

Illustration : Clementina Almeida de MOURA.


Paul ELUARD — Ma morte vivante

Dans mon chagrin, rien n’est en mouvement
J’attends, personne ne viendra
Ni de jour, ni de nuit
Ni jamais plus de ce qui fut moi-même

Mes yeux se sont séparés de tes yeux
Ils perdent leur confiance, ils perdent leur lumière
Ma bouche s’est séparée de ta bouche
Ma bouche s’est séparée du plaisir
Et du sens de l’amour, et du sens de la vie
Mes mains se sont séparées de tes mains
Mes mains laissent tout échapper
Mes pieds se sont séparés de tes pieds
Ils n’avanceront plus, il n’y a plus de route
Ils ne connaîtront plus mon poids, ni le repos

Il m’est donné de voir ma vie finir
Avec la tienne
Ma vie en ton pouvoir
Que j’ai crue infinie

Et l’avenir mon seul espoir c’est mon tombeau
Pareil au tien, cerné d’un monde indifférent

J’étais si près de toi que j’ai froid près des autres.

Derniers poèmes d’amour, Éd. Seghers.
Illustration: sculpture de F. Delissalde.

Paul Eluard — Surgis...

Surgis d'une seule eau
Comme une jeune fille seule
Au milieu de ses robes nues
Comme une jeune fille nue
Au milieu des mains qui la prient
Je te salue

Je brûle d'une flamme nue
Je brûle de ce qu'elle éclaire
Surgis ma jeune revenante
Dans tes bras une île inconnue
Prendra la forme de ton corps
Ma souriante

Une île et la mer diminue
L'espace n'aurait qu'un frisson
Pour nous deux un seul horizon
Crois- moi surgis cerne ma vue
Donne la vie à tous mes rêves
Ouvre les yeux.



Derniers poèmes d’amour, Éd. Seghers.
Illustration : Eugène BEGARAT.

Paul ELUARD — La mort, l'amour, la vie

J’ai cru pouvoir briser la profondeur de l’immensité
Par mon chagrin tout nu sans contact sans écho
Je me suis étendu dans ma prison aux portes vierges
Comme un mort raisonnable qui a su mourir
Un mort non couronné sinon de son néant
Je me suis étendu sur les vagues absurdes
Du poison absorbé par amour de la cendre
La solitude m’a semblé plus vive que le sang
Je voulais désunir la vie
Je voulais partager la mort avec la mort
Rendre mon cœur au vide et le vide à la vie
Tout effacer qu’il n’y ait rien ni vire ni buée
Ni rien devant ni rien derrière rien entier
J’avais éliminé le glaçon des mains jointes
J’avais éliminé l’hivernale ossature
Du vœu de vivre qui s’annule

Tu es venue le feu s'est alors ranimé
L'ombre a cédé le froid d'en bas s'est étoilé
Et la terre s'est recouverte
De ta chair claire et je me suis senti léger
Tu es venue la solitude était vaincue
J'avais un guide sur la terre je savais
Me diriger je me savais démesuré
J'avançais je gagnais de l'espace et du temps
J'allais vers toi j'allais sans fin vers la lumière
La vie avait un corps l'espoir tendait sa voile
Le sommeil ruisselait de rêves et la nuit
Promettait à l'aurore des regards confiants
Les rayons de tes bras entrouvraient le brouillard
Ta bouche était mouillée des premières rosées
Le repos ébloui remplaçait la fatigue
Et j'adorais l'amour comme à mes premiers jours.

Les champs sont labourés les usines rayonnent
Et le blé fait son nid dans une houle énorme
La moisson la vendange ont des témoins sans nombre
Rien n’est simple ni singulier
La mer est dans les yeux du ciel ou de la nuit
La forêt donne aux arbres la sécurité
Et les murs des maisons ont une peau commune
Et les routes toujours se croisent.
Les hommes sont faits pour s’entendre
Pour se comprendre pour s’aimer
Ont des enfants qui deviendront pères des hommes
Ont des enfants sans feu ni lieu
Qui réinventeront les hommes
Et la nature et leur patrie
Celle de tous les hommes
Celle de tous les temps.


Derniers poèmes d’amour, Éd. Seghers.

Illustration: DALTOE Benoît.

Paul ELUARD — Je t’ai imaginée

Le grand merci que je dois à la vie
Non à la mienne mais à toute vie
Car tu es femme entière à la folie
Et rien n’a pu te réduire à toi-même
Dors mon enfance ma confiance d’or
Sur la litière où nous n’avons qu’un cœur
Fuyez misères à visage d’homme
Veiller sur toi c’est rêver d’être toi

C’est être sérieux
Sans avoir rien appris
Si de raison ma tête s’éclairait
Je ne serais qu’un homme qui a trot
Baiser m’enivre un peu plus qu’il ne faut
Je suis futur et rien n’a de limites
Toi l’endormie moi l’homme sans sommeil
Nous partageons une marge indistincte
De fruits de fleurs de fruits couvrant les fleurs
Et de soleil s’enchevêtrant aux nuits

Comme si la nuit
Était la terre des couleurs
Comme si la verdure et l’automne
Naissaient du gel fixé aux branches
Comme si ces vivants que l’on nomme
Sel de la terre ou lumière de nuit
Ne pouvaient pas se contrefaire
Ne pas avoir un ventre déférent
Des seins décents aimables complaisants
Où en es-tu je vis j’ai vécu je vivrai
Je crée je t’ai créée je te transformerai
Pourtant je suis toujours par toi l’enfant sans ombre
Je t’ai imaginée.



Derniers poèmes d’amour, Éd. Seghers.



samedi 31 janvier 2009


Que l'aurore [...] efface ma propre fable,
et de son feu voile mon nom.

* * *

L'attachement à soi augmente l'opacité de la vie.

* * *

L'effacement soit ma façon de resplendir.

* * *

Philippe JACCOTTET, Poésie 1946-1967, cité dans la préface de Jean STAROBINSKI, Poésie/Gallimard.

Marcel PELTIER — mots de sève mots de sang




Illustration: Sergecar.club.fr

mots
mots fraternels
mots de silence
mots de miel ou de pleurs
mots tendres fauves assoiffés pâles ou distendus
mots des douleurs
mots des encres délavées
mots de nos erreurs
mots des amours effacées par l'oubli
mots nerveux entrevus dans l'ombre fatale
mots affaiblis chassés de l'ennui
mots aigus froids exigus
mots de la faim criée
mots des chagrins explosés
mots qu'on assassine
mots réservés aux voyageurs hasardeux
mots fragiles porcelaines d'argile
mots murmurés
mots d'orgueil
mots de sève de sang épanché
mots harmonieux
mots des murmures des rêves d'amour
vibrations du violoncelle
mots épris de justice
mots rubiconds des guinguettes
mots sonnailles provençailles trompettes
mots des passions partagées trouvailles
mots âpres
mots de l'exaltation
mots de la révolution
mots croissez et multipliez-vous
devenez ces mots au charbon
ces mots de la sueur des hommes
conduits chaque jour à l'échafaud
ces mots surgis des temps lointains
ces mots prêtés par nos voisins
ces mots forts immortels sur les tombes des victimes
mots-étincelles
mots ailés comme le vent
ces mots vivaces comme le chiendent
ces mots ardents au rythme trépidant
autant de mots retrouvés gravés dans nos mémoires
étreintes griffes tentacules guillotines à renverser
mots du chaos
flots apportés
transportés par les hommes
sillons ou délires
pieds de nez ou révérences
régnez
tissez vos toiles d'araignée
capturez
la beauté
charmez nos oreilles
triomphez de la peur
soyez des seigneurs libres
des vagues fertiles des vampires stériles
mille surprises

plaintes ou cris contre l'horreur


vendredi 2 janvier 2009

Roberto JUARROZ - Je ne sais si tout est dieu…

Je ne sais si tout est dieu.
Je ne sais si quelque chose est dieu.
Mais toute parole nomme dieu :
soulier, grève, cœur, autobus.
Et davantage
autobus incendié,
soulier vieux,
grève générale.
coeur près des ruines.
Et plus encore
autobus sans homme,
soulier sans semelle,
grève générale des morts,
cœur dans les ruines de l’air.
Et plus encore
autobus immobile pour dieux,
soulier pour marcher sur les paroles,
grève des morts aux vêtements usés,
cœur au sang de ruines.
Et davantage.
Mais il n’importe.
J’ai déjà cessé de prier.
Je vais chercher maintenant le dos de dieu.


Poésie verticale. Éd. Fayard, Coll. Poésie / Points N° P1503.


ClairObscur - Prière pour ne pas mourir







A la manière de Louis Calaferte

Voudrais, moi,
qu'on me sagesse
Qu'on me délicatesse
Qu'on me tendresse
Qu'on me noblesse
Qu'on me liesse
Qu'on me gentillesse
Qu'on m'allégresse
Qu'on m'enchante
Qu'on me clémence
Qu'on me certitude
Qu'on m'altruise
Qu'on me concorde
Qu’on me girouette
Voire qu’ on me magnanime

Voudrais, moi,
qu'on me philantrope
Qu'on me miséricorde
Qu'on me nonchalance
Qu'on m'insolence
Qu'on me courtoise
Qu'on m'en-joie
Qu'on m'optimise
Qu'on m'innocente,
Qu'on m'indulgente
Qu'on me complaisance
Qu’on me fervente
Qu’on me gourgandine
Qu’on me tartarinne
Qu’on me tarasconne
Qu’on m’invulnérable
Qu’on me conviviale
Qu'on me gentille
Qu'on me fantaisie
Qu’on me fantasque
Qu’on me lunatique
Qu'on me chatouille
Qu'on me fripouille
Qu'on m'audace
Qu'on m'espérance
Qu’on m’arc-en-cielle
Qu'on m'enthousiasme
Qu'on m'enivre
Qu'on me comique
Qu'on m'épicure
Qu'on m'extase
Qu'on m'envoûte
Qu'on me gâte
Qu’on me fanfaronne
Qu’on me trublionne
Voire qu’on m’importune

Voudrais, moi,
qu'on me généreuse
Qu'on me fraternise
Qu'on me fascinationne
Qu’on me caméléonne
Qu'on m'ensorcelle
Qu'on me chahute
Qu'on me chambarde
Qu'on me tapage,
Qu'on me tumulte
Qu'on me vacarme
Qu'on me bahute
Qu'on m'encanaille
Qu'on me bouffonne
Qu'on me blague
Qu'on m'aventure
Qu'on m'anticonformise
Voire qu’on me dégrise

Voudrais, moi,
qu'on me rature
Qu'on me poétise
Qu'on me versifie
Qu'on me grammaire
Qu'on me littérature
Qu'on me livre
Qu’on me sémanthème
Qu'on m'encyclopédise
Qu'on me dramaturge
Qu'on me littéraire
Qu’on me romance
Qu’on me romanesque
Qu’on me fleur bleue
Qu’on me lyrique
Qu’on me bel augure
Voire qu’on m’euphorise

Voudrais, moi,
Qu’on me recette
Qu’on me proportionne
qu'on me cuisinepourtousse
Qu’on me fromage
Qu'on me poivre
Qu'on me farce
Qu'on me moulinette
Qu’on me desserte
Qu’on me culinaire
Qu’on m’émulsionne
Qu'on me casserolle
Qu’on me marinade
Qu’on me poissonne
Qu’on me mollusque
Qu’on me crustace
Qu’on me batrace
Qu’on m’eau douce
Qu’on me moutonne
Qu’on me volaille
Qu’on me canarde
Qu’on me dinde
Qu’on me dindonne
Qu’on me pigeonne
Qu’on me pintade
Qu’on me salade
Qu’om me pâte à choux
Qu’on me sucre
Qu’on me crème
Qu’on me puddingue
Qu’on me friture
Qu’on me glace
Qu’on me feuillette
Qu’on me tartelette
Qu’on me rissole
Qu’on me braise
Qu'on me rôtisse
Qu'on m'accomode
Qu'on m'agrémente
Qu'on me réserve
Qu’on m’entre-mette
Qu’on me déjeune,
Qu’on me dîne
Qu’on me serve
Qu’on me Calaferte

Voire qu’on me terre à terre


Mais veux surtout pas qu'on m'enterre !



José HIERRO — Lamentation

Nous avons eu tant de choses
à dire, qui n'ont pas été dites !

Prodigieuses paroles jeunes
pour heurter les ouïes vieilles.
Merveilleuses mélodies,
chants inédits.
Nous avons chanté tous ensemble
et nous avons pleuré dans le silence.
Nous avons appris une dure science
au détriment de nos propres rêves.

Nous avons eu tant de choses
à dire, qui n'ont pas été dites !
Nous avons évité si gaiement
les sombres pressentiments !
Nous avons aimé chaque pousse,
chaque froide guenille d'hiver,
chaque goutte de petit matin
avec une avidité si folle, conscients
que nous étions la chair d'une fable
vécue par quelqu'un dans le mystère !
Tant de belles chansons ! Des rafales
si ardentes qu'elles nous ont blessés.

Musique d'astres intérieurs
qui naissent dans notre royaume.
Flûtes jouées, le soir venu,
par les mains vagues du rêve.
Et tant de beautés si limpides
qui sont tombées !
Et tourner sans fin dans l'aube
avec la sombre parole au-dedans,
avec le chant à fleur de vie,
ignorants de la fin lointaine.

Nous avons eu tant de choses
à dire, qui n'ont pas été dites !
Et nous regardons dans l'air
voler la musique sans maître,
sans que nous puissions la saisir
avec nos instruments maladroits.



Alegria, cité dans Poésie espagnole 1945-1990, Unesco & Actes Sud, coll. Poésie Points, N° P1774.


mardi 30 décembre 2008

Bonne et heureuse année à toutes et tous !



Puissions-nous
au long de l'an nouveau
avoir le cœur à l'heure
avec nos proches et,
jusqu'au bout des saisons,
être humus d'humanité pour tous.


ClairObscur.

samedi 27 décembre 2008

Daniel LEDUC - Nomadus





Nous commencions
à croire
que l’herbe
est une
virgule


alors
qu’elle pousse
comme une
parenthèse

* * *

Nous avons
cherché
la fleur
de partage
et


l’avons
trouvée
entre des mains
de sable

* * *

Nous avons
traversé
des contrées
aux noms
de femmes


et nos pas
se sont posés
sur des corps
insoumis

* * *

Nous n’irons
pas plus
loin
qu’il est possible
d’aimer


afin
de ne point franchir
les seuils
d’indifférence

* * *

Nous offrons
le thé
à chaque
étranger
qui passe


pourvu
que le sucre
soit au creux
de sa main

* * *

Nous n’accomplirons
le chemin
qui conduit
à chaque
émerveillement


qu’avec
une soif
et une faim
renouvelées




Le livre des nomades , Éd. Biliki.
A télécharger gratuitement à l'adresse suivante:

www.bibliolibertaire.org/Textes/nomadus.pdf

mercredi 24 décembre 2008

Bonne et sainte fête de Noël à tous

Illustration: Arcabas.


Père Charles SINGER — Fêtes pour Dieu

Amis, frères de partout,
il est venu celui qu'on attendait.
Connaissez-vous son nom ?
Je vais vous le dire et dans vos cœurs
son Nom chantera comme une flûte
dans le silence brumeux de la nuit.
Portes, ouvrez-vous !

Sur les chemins, faites de la place.
Préparez la maison.
Posez des lumières sur vos fenêtres.
Sachez que la longue attente est terminée.
Levez la tête !
Je vous le dis: Il est venu !
Connaissez-vous son Nom ?

Je vais vous le dire
et son Nom éclatera
comme des poussières d'étoiles
sur la place du monde.

Aujourd'hui, lumineuse sera la nuit
et resplendissant le jour.
Car il est né l'enfant
qui change le monde.
Connaissez-vous son nom ?

Sur son visage danse le sourire de Dieu.
Il est né, il restera avec nous
et la joie des hommes
devient la joie de Dieu.

Il est né, il reste avec nous
et la souffrance des hommes
devient la souffrance de Dieu.
Il est né, il reste avec nous
et l'amour des hommes
devient l'amour de Dieu.

Il est né, il reste avec nous
et ses paroles portent
la vie en elles comme un printemps
gonflé de promesses.

Connaissez-vous son Nom ?
Je vais vous le dire
et je voudrais qu'il reste attaché
à votre cœur.
Il s'appelle EMMANUEL.

Il est Dieu avec nous.

* * *



mardi 23 décembre 2008

Roberto JUARROZ - Un homme seul...

Un homme seul,
dans une chambre fermée,
lève les bras dans un geste d'adieu.

Un homme seul,
sur un chemin désert,
lève son bras dans le même mouvement.
Un soupçon presque impossible
relie les deux gestes:
la blessure de prendre congé
finit de s'ouvrir
quand il n'y a rien ni personne
de qui prendre congé.

Et ces gestes deviennent
la clé de l'homme:
être un pur congé.

Treizième poésie verticale, édition bilingue, traduction de Roger Munier, José Corti Éd.


lundi 22 décembre 2008

Roberto JUARROZ — Parfois...


Parfois je voudrais effacer tous mes vers
afin d'écrire un poème pour la première fois.
Tout ce qui fut écrit ne me donne pas
de sentir que j'en ai écrit un.

Il ne suffit pas non plus d'avoir vécu:
vivre commence toujours maintenant.


Treizième poésie verticale, édition bilingue, traduction de Roger Munier, José Corti Éd.